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Le Jour du Saigneur

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David Rudloff

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Par un léger signe de tête, je sus qu'elle avait compris. Je retirai ma main de sa bouche et la posai sur son front, attendant que son souffle s'apaise.

Elle faisait des efforts considérables pour respirer en silence.
Je fermai les yeux durant quelques secondes, essayant de trouver dans ce fin interstice de temps une connexion avec des forces de vie.
La fenêtre était ouverte mais je ne voulais pas risquer de faire du bruit en la refermant. Un souffle d'air faisait danser les rideaux de tulle. La Lune éclairait les arbres d'une lumière argentée projetant des ombres précises et froides.
Il venait de passer en courant, cherchant à distancer les suivants pour se préserver probablement la meilleure part du butin.
Il me semblait avoir reconnu Maxime, à sa démarche lourde et déséquilibrée, avec sa large casquette d'où débordaient des boucles crasseuses.
Nous nous étions pourtant parlé hier. Il n'avait rien laissé paraître. Peut-être aurais-je pu noter ce léger tremblement à la commissure de ses lèvres.

Je me levai doucement. Ma fille me supplia du regard de rester mais ne bougea pas. Mon revolver brilla sous la Lune. Elle retint un gémissement.
Je sortis de la chambre pour descendre les escaliers. Il n'était pas encore entré. Il ne tarderait pas à trouver la porte-fenêtre de la cuisine, facile à forcer.
Je me plaçai à l'embrasure de la salle à manger, d'où je pourrais déceler par les interstices du volet l'ombre d'un passage et l'ouverture de la porte-fenêtre.
Mon œil s'était habitué à l'obscurité, mon oreille était à l'affût du moindre bruit, j'avais trouvé la façon de respirer silencieusement malgré l'angoisse qui oppressait ma poitrine.

Une éclipse de Lune à travers le volet réveilla mon attention. Il arrivait. Il cogna avec la crosse de son fusil contre la vitre pour évaluer sa solidité. Je retins ma respiration. Mais il ne l’enfonça pas. Plusieurs personnes passèrent devant le filet de lumière et le rejoignirent. Ils se mirent à discuter bruyamment, n'essayant même pas d'être discrets, sûrs de leur puissance.
Visiblement, ils n'appréciaient pas que Maxime ait essayé de faire bande à part.
Mais lui savait quel objet important était caché chez moi et il entendait visiblement le récupérer seul car il ne leur en parla pas et affirma que la maison était vide.

J'avais attendu la nuit pour partir avec ma fille. Nous avions préparé nos affaires, des victuailles, j'avais cherché dans ma cave mon P38 et un paquet de munitions. Jamais je n'aurais imaginé m'en servir pour autre chose que du tir de compétition. Mais les messages étaient clairs, explicitement menaçants. Les détonations que j'avais entendues dans l'après-midi en témoignaient.

Ils repartirent en courant vers une autre maison, pressés de tuer et de piller.
Je me détendis un peu. J'attendis de longues minutes jusqu'à ce que le silence se soit épaissi. Alors que je commençai à remonter les escaliers, je vis une ombre bouger devant la fenêtre du salon sur mon côté droit. Je suspendis mon pas au pied de l'escalier. Le volet n'était pas tout à faire redescendu et une main commençait à se glisser pour le remonter. Ma main se crispa sur le revolver. Dans un grincement sinistre le volet remonta. Je me plaçai derrière la rampe de l'escalier, mal caché. La fenêtre fut facilement forcée, sans grand bruit puis l'homme l'enjamba maladroitement, encombré par son fusil.

Il se dirigea vers l’escalier. Sa main sur la rampe trembla. Il devait reprendre son souffle. Alors, il s'assit sur une marche, posa son fusil et chercha dans sa veste un flacon d'alcool.
Lorsque le canon de mon revolver s'appuya sur sa tempe, il avala sa gorgée, gardant sa bouteille levée, laissant couler sur son manteau cette mauvaise vodka.
Je ramassai son fusil sans le quitter des yeux. Il paraissait exténué, les yeux rouges et hagards. En quelques minutes je trouvai le moyen de l'attacher à la rampe, les mains dans le dos. Il peinait à rester éveillé après cette journée emplie de poursuites, de meurtres, d'alcool.

De tout son être émanait comme une odeur de sang, de haine, de froide résolution. Il avait fait couler le sang. Il avait encore soif de sang. Je devais le tuer pour couvrir notre fuite. Le monde basculait dans la folie paranoïaque et je me sentais y plonger aussi.

Je n'avais pas tellement besoin de l'interroger. Je savais presque tout déjà après des jours d'observation.
Lorsque j'avais trouvé sa tablette sur la terrasse de café, j'avais cherché immédiatement dans ses contacts ses coordonnées pour la lui apporter. Elle n'était pas verrouillée. C'est en allant sur son application Facebook que mon attention avait été immédiatement attirée par le groupe de discussion privé dans lequel il était. Les mots qui apparaissaient étaient incroyablement choquants. Je me mis à l'étudier, pensant d'abord à un groupe potache aimant délirer. Mais peu à peu, je compris que c'était sérieux, que les membres écrivaient au premier degré. Ils étaient réellement persuadés que des extra-terrestres s’étaient infiltrés dans la population. Les théories du complot tirent leur force singulière du fait que s'il n'y a aucune preuve, c'est que les organisateurs du complot sont particulièrement habiles et dangereux. Ce sont donc les théories les plus loufoques qui peuvent, par agglomération des plus sensibles, créer un noyau solide et motivé. Chaque comportement d'incrédulité face à leur théorie renforcera leur certitude que la situation est gravissime, que l'action est urgente. Peu à peu, l’idée d’une action d’éclat avait circulé dans le groupe, des discussions sur des personnes proches apparaissaient, des décisions d'exécution étaient prises. Pour plus d'efficacité, ils prirent la décision d'une action coordonnée, à l'échelle du pays, à un jour précis, le Jour du Saigneur, d'éliminer en même temps toutes les cibles. Maxime était très impliqué dans ce projet. Ils semblaient être des milliers qui dans une soudaine frénésie d'action avait basculé dans la mise en œuvre de ce qui n'étaient quelques mois plus tôt qu'une sorte de blague un peu folle.

Et puis j'avais été repéré. Maxime avait compris, d'après les horaires de connexion, que sa tablette était observée et il avait réussi à me localiser. La date avait été fixée trois jours plus tard, à l'insistance de Maxime. Cela m'avait alerté et j'avais déconnecté l’appareil pour éviter que les preuves ne soient effacées.

Lorsque ma fille cria « Papa ! », du haut de l'escalier, je sentis cette masse immense se dresser derrière moi après s’être libérée de ses liens. Je me retournai et tirai cinq coups de feu dans sa poitrine. Il tomba sur ces genoux, me regardant d'un air stupéfait. Sa bouche tremblante tentait de trouver dans ses poumons percés les forces pour prononcer quelque chose.
Alors dans un souffle rauque, il prononça quelques mots que je n'entendis qu'en m'approchant de lui, les recevant au milieu d'effluves fétides.
- Les reptiliens vont gagner...
Son corps resta raidi, agenouillé dans cette posture étrange, son regard fixé sur moi.

Ma fille courut dans mes bras.
- Papa, j'ai eu si peur.
- Tout va bien. Mais les autres ont sans doute entendu les coups de feu. Il faut que nous partions maintenant.
- Mais pourquoi ils veulent nous tuer ?
- Ils sont devenus fous. Ils croient que nous sommes...
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase qu'un coup de boutoir fit voler en éclat la porte fenêtre.
Un groupe d'hommes armés se précipita et nous mit en joue.
Ils allumèrent la lumière, découvrant le cadavre de leur compagnon pétrifié au pied de l'escalier.
Je les regardais affolé quand ma fille poussa un cri en regardant Maxime.
Je me tournai vers lui et je fus figé dans un rictus incrédule.
Du sang vert coulait de sa bouche.

PRIX

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Florent Paci · il y a
On rentre doucement dans le récit, mais le message justifie la lecture. Mes votes et mes encouragements ;) Bon courage pour Court et Noir !
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Aurélien Azam · il y a
Un bon très très court écrit avec efficacité, avec une intrigue bâtie tranquillement mais solidement ! Le E.T. sont parmi nous ! ^^'
Merci pour ce texte, David :)
Si tu souhaites voir du sang - et aussi d'autres extraterrestres ! - n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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David Rudloff · il y a
Merci pour vos encouragements.
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Arlette Claude · il y a
plein de suspense et flippant , heureusement que mes chats ne ferait qu'une bouchée d'un lézard si grand soit il !! bises
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Francine Lambert · il y a
D'abord déroutant le récit s'étoffe de mystère jusqu'à la chute . . . y'a des lézards ! Bravo David et à bientôt !
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David Rudloff · il y a
Merci. A bientôt... en finale j'espère :-)
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Réginald Ress · il y a
Très bien. Et ça change un peu des histoires classiques.
Bravo !

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David Rudloff · il y a
Merci. Et c'est délicieux de se surprendre soi-même en construisant le récit.
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Réginald Ress · il y a
Oh que oui ! C'est une sensation que je connais bien, avec sa petite soeur : mettre le point final et se dire "putain, j'y suis arrivé ! " Oui, quand je me parle à moi-même, je suis un peu grossier.
Encore bravo.

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Ginette Vijaya · il y a
Ah ! les extra- terrestres sont là ! Les visiteurs !
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Jean-Claude Renault · il y a
Attiré par le titre... et par la fin. De quoi se faire du mauvais sang.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ils sont parmi nous !!! Tous aux abris !!!
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David Rudloff · il y a
Ils sont déjà chez vous ;-)
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Randolph · il y a
Impressionnant, dans tous les sens du terme !
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David Rudloff · il y a
Merci :-)
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Lyne Fontana · il y a
Le retour des reptiliens... Un thème connu mais bien mené. Et au milieu de tout ce rouge le vert ça repose...
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