Le jour d'avant et celui d'après

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Energumène touche à tout, surtout à ce qu'il ne faut pas! Se lance systématiquement dans des projets tordus avec un entrain digne de figurer dans le GuinessBook!  [+]

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Et tu te réveilles comme un jour normal sauf que c’est tout sauf un jour normal. À partir de maintenant, ta vie sera différente. Peut ni meilleure ni pire, juste différente. Après tant de courage, de combat, de souffrance, il faut repartir dans la normalité car la normalité c’est la vie ; à ce qu’on t’a dit. Mais c’est parfois impossible, les éléments t’empêchent d’accéder à cette normalité que tu rejetais pourtant en bloc avant tout ça. Parfois la vie elle-même te dit que tu n’as plus rien à faire là. Il faut la brutaliser un peu la vie, sans quoi elle t’éjecte sans que tu t’en rendes compte.
Tu voulais être exceptionnelle, avoir une vie aventureuse et hors du commun mais la routine pollue tout et t’entraîne dans un cercle de procrastination désagréable. Si tu rejetais en bloc tous ce dictats de la vie moyenne, tu les vivais quand même. Boulot, métro, enfants, appart à nettoyer, courses à faire chaque semaine, crédit à rembourser juste pour vivre correctement. Comme un tunnel pas horrible, juste pas ce que tu attendais de la vie. Mais ce sont tes choix qui t’ont conduit là et tu assumes toujours, encore et encore. Tu attendais quelque chose, tu ne savais pas quoi, un bouleversement, un changement, une secousse brutale qui te ferait voir tout ça autrement.
Puis la tornade est arrivée, simple gêne qui est devenue le point phare de ta vie entière. La douleur ne te quittait plus, tu étais empêchée tout le temps. Ça te rendait parfois méchante avec ton entourage, parce que cette douleur est invisible et qu’au fond personne ne comprend la douleur des autres. Chacun a déjà bien assez à gérer avec la sienne sans vouloir s’encombrer de celle des autres. Tu repenses à ces mots blessants pour tes fils, qui pourtant font de leur mieux pour t’aider au quotidien. A ces piques que tu envoyais à ton amoureux parce qu’il veut t’aider mais n’y parvient pas. A ces moments où tu n’étais pas vraiment là, ta tête était encombrée de milles pensées sombres. Tu as lutté un jour après l’autres, tu as essayé de sourire, tu as réconforté, tu as aimé. Comme tu as pu, en réalisant que tu n’étais pas une super héroïne et que la fin ne serait peut-être pas heureuse.
Puis tu t’es préparée. Tu as affirmé que tout se passerait au mieux et tu as souri plus fort. Mais à l’intérieur, tu préparais déjà un peu ton départ. Pendant un temps, tu as même été plus sereine que jamais, au moins tu savais où tu allais. Prendre tes « dispositions » comme on dit, ça t’a aidé à reprendre un peu le contrôle, du moins en surface. Parce qu’on ne va pas se mentir, ce que vous demandez de votre vivant pour votre mort, vous ne serez pas là pour le vérifier. Et puis à quoi bon ! Tu commençais à maitriser l’art du lâcher prise qui t’avait fait tant défaut toute ta vie. La petite boule noir continuait sa course, tu n’y pouvais pas grand-chose. À part lutter encore, essayer encore, vivre chaque minute mieux que la précédente.
L’opération arrivait, celle de la dernière chance qui te mutilera mais tu vivras ! Tu te rappelles alors ces films et ces livres où le héros devait faire un sacrifice de chair pour sauver sa vie, celle des autres et tu trouvais ça si beau. Tu as essayé de te rattacher à ça, tu voulais aussi être héroïque pour tes enfants, pour pouvoir leur dire j’ai combattu et vaincu pour vous ! Vous êtes mes lumières, mes soleils et rien ne vaut le coup sans vous !
Le stress était si intense que tu ne le sentais même plus, tu baignais dedans et évidement on te répétait de te « zenifier », que ce n’était pas bon pour toi et tu voulais leur arracher les yeux pour ça, tu voulais les prendre dans tes bras pour ça. Tu voulais surtout arrêter de faire du mal à ceux que tu aimais, les libérer de pense à toi.
Et c’est arrivée, tu as passé le cap. L’opération s’est bien passée et même si elle ne résout pas tout, l’avenir semble plus clair. Te voilà une amazone, une guerrière avec ces cicatrices pour prouver ses victoires. En tout cas, c’est comme ça que tu veux qu’on te voie. Tu veux qu’on évite de te voir comme une mutilée, une « semi femme ». Parce que derrière toute cette bienveillance affichée, tu sais qu’on te plaindra dans ton dos, que ton homme aura plus de mal à te voir comme la femme sexy qu’il a rencontré, que tu ne seras pas jamais « normale ».
Il va falloir apprendre à faire avec ce corps qui t’a trahie. Faire avec ce corps que tu ne comprends plus, qui est devenu étrange et étranger. Qui t’a tant fait souffrir que quand tu prends soin de lui, tu es en colère en même temps. Tu te sens bancale, amoindrie, fatiguée.
On te montre la reconstruction, mais pas tout de suite. La patience, tu l’as bien expérimentée et là tu vas devoir t’en faire une amie. Ça n’a jamais été ton fort la patience, tu voulais tout faire vite, tout avoir rapidement, agir encore et toujours. Alors tu hésites, tu suis les témoignages des autres femmes, tu te dis ok j’aurais une nouvelle poitrine et ce sera beau. Puis le lendemain, tu te dis Fuck, les gens devront apprendre à me voir comme je suis. Tu te dis le jour d’après que non, il faut toujours la page, pour eux comme pour toi. Tu sais que la réponse ne viendra que de toi.
Te réinventer, réinventer un corps, faire la paix avec lui, avoir envie de continuer avec lui. En faire une fierté. La fierté d’avoir lutté et d’avoir survécu. Pour se rappeler aussi que des jours pires ont eu lieu, que d’autres n’ont pas eu ta chance.
Ne pas être une victime, ne pas être une héroïne, ne pas être juger, ne pas juger les autres, tout ça et bien plus. Parce que finalement le jour d’après peut ressembler à tous les autres ou être le premier jour du reste de ta vraie vie.
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Tess Benedict · il y a
Trop peu de voix pour ce texte à l'imparfait, qui révèle justement l'imparfait de nos vies trop rapides, jusqu'au jour où le couperet tombe. Les doutes et les révoltes de la narratrice sont très bien rendues. Je n'avais lu nulle part : ces livres où le héros devait faire un sacrifice de chair pour sauver sa vie.
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July Herrewyn · il y a
Un grand merci pour votre soutien et votre analyse qui me va droit au coeur!