Le jour d'après

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Je savais que cela pouvait arriver à n’importe qui.
Je savais que, consciemment ou inconsciemment, on espère toujours que ça ne nous arrive pas à nous. Cela ne veut pas dire que l’on souhaite que ça arrive aux autres, mais statistiquement un peu quand même.
Et puis il y a plusieurs formes, et puis il y a la prévention, et les chiffres qui indiquent que c’est un de ceux les mieux guéris, en France du moins.
Et puis cela touche ma mère, à 60 ans. Cela est détecté très tôt, elle échappe à la chimiothérapie et est opérée rapidement, ça va.
Il n’y a pas d’autres cas dans la famille (connus en tout cas, je ne viens pas d’une famille très communicante), mais je me dis qu’à partir de maintenant j’ai un risque d’hérédité.
J’en parle donc, et demande à avancer ma première mammographie avant l’âge normal.
J’ai donc rendez-vous pour la première. C’est bizarre, pas très agréable mais supportable. Ma belle sœur m’a raconté après coup que ça lui tirait les larmes, donc je ne me plains pas.
J’ai une poitrine généreuse donc l’examen normal ne suffit pas, il faut compléter avec une échographie.
C’est froid, cela me rappelle mes échographies pour mes grossesses mais je suis beaucoup moins fière ce jour-là.
Puis le verdict tombe : il y a une tache, une ombre, on n’est pas surs. Pour vérifier, il faut faire une biopsie.
Pas de bol quand même, c’est ma première fois et je n’ai même pas 40 ans ! C’est autorisé ça ?
J’ai toujours aimé les mathématiques et les probabilités, mais là la probabilité de faire une biopsie après la première mammographie était quand même faible.
Quelques jours passent, le temps de prendre rendez-vous. Je suis dans un état étrange, comme si le temps est suspendu, je flotte en quelque sorte. Je fais l’examen, et il faut encore attendre quelques jours pour les résultats.
Je suis un peu plus suspendue, je vaque à mes occupations et je fais un achat compulsif : une toute nouvelle machine à coudre. Mon mari s’interroge mais je ne sais pas lui expliquer, à part que j’en avais besoin. Comme une sorte de pied de nez à ce qui m’arrive.
Enfin le jour des résultats. Nouveau rendez-vous, nouvelle salle d’attente. Je regarde les autres personnes qui attendent, essaye de deviner la raison de leur visite, essaye de savoir si eux parviennent à deviner la raison de la mienne.
Il faut traiter, par des rayons d’abord.
C’est là que reviennent les statistiques, les chiffres qui indiquent que c’est un de ceux les mieux guéris de France.... sauf que ce n’est plus pareil.
Rien n’est pareil. A la fois ce n’est rien puisque cela a été détecté tôt, que je ne vais pas me laisser abattre, que je suis bien entourée..... et à la fois c’est quand même quelque chose de prendre conscience que l’on a cela en soi, à l’intérieur de nous.
Une envie de me gratter, de me laver de l’intérieur, de palper sans cesse, de regarder encore les images médicales.
Des rendez-vous, des papiers à remplir, des salles d’attente, des regards, de la détresse, de l’espoir, de la solitude, de la peur... tellement de sentiments mêlés, partagés avec mes copines de salle d’attente et non partagés en même temps car chacune le vit à sa façon, comme elle peut.
Et puis il y a le corps médical, les infirmières, les médecins. Leur écoute, leur sourire, leur humour parfois, bref leur humanité fait juste du bien, avec un grand B.
Pendant ce temps, il a fallu décider de comment le vivre, comment le dire, à qui le dire. C’est lassant de raconter cette histoire autant de fois, d’entendre l’étonnement, la compassion, la peur parfois, la bêtise aussi dans les réactions de certains ou certaines. Finalement je regrette de l’avoir dit à certaines personnes, lasse de rabâcher la situation, chaque évolution.
J’essaye d’avoir une vie aussi normale que possible, de ne pas me focaliser là-dessus donc je ne vais pas passer mon temps à répéter des choses désagréables. J’ai pensé à un moment à créer un blog, ou à me mettre aux réseaux sociaux, histoire de ne pas répéter. Je poste des infos, vous êtes au courant et puis c’est tout. Si j’ai besoin de parler, je vous appelle, ok ?
Je me souviens de la statistique, et je ne veux pas être la personne qui permet à d’autres de se trouver chanceuse.
D’une manière générale, je sélectionne avec soin les choses que je fais et celles que je ne veux plus faire.
Je ne veux plus passer l’aspirateur ou la serpillère chez moi. On a acheté un robot aspirateur et c’est devenu notre nouvel ami. D’ailleurs on l’a baptisé Harry, en référence au film « Harry, un ami qui vous veut du bien ».
Je ne veux plus me forcer à faire certains loisirs par habitude ou juste pour y retrouver des copains. Le ratio Temps passé/Plaisir ressenti est déséquilibré donc je supprime de mon agenda. Les copains je les verrai dans d’autres circonstances et ce sera très bien aussi.
Evidemment, certaines personnes penseront que j’arrête cette activité à cause de cela mais ce n’est pas tout à fait vrai. C’est ce qui a été le déclencheur d’une réflexion générale que j’ai baptisée « Stop ou encore » sur le temps que je passe à certaines choses durant ma semaine. J’ai davantage de temps pour marcher, pour passer du temps avec ma famille, pour écrire parfois.
Et je recommence les rendez-vous, les compte-rendu, les infirmières, les salles d’attente. On commence par me reconnaitre, et c’est à la fois sympathique et à la fois horrifiant.
Le jour d’après arrive, et je tiens bon. Je relativise beaucoup : il y a pire, bien pire. Toujours cette histoire de statistique qui me trotte dans la tête. Mais c’est la vérité, on se rassure en voyant pire ailleurs, cela nous aide il faut le reconnaitre. Cela n’empêche pas l’empathie malgré tout.

Les traitements ralentissent, on me dit que j’ai fait le plus dur, je fais le point sur cette expérience, sur ces mois passés, sur la manière dont je l’ai géré, dont mon entourage l’a géré. Je remercie les soignants, pas évident de leur faire comprendre le bien qu’ils font tous les jours.
Je fais le point sur la vie d’après, sur mes priorités, jusqu’à ce que je comprenne que le jour d’après, c’est Aujourd’hui.
Vive la vie !
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Keith Simmonds · il y a
Un acheminement médical mené avec beaucoup de sensibilité et d'émotion ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Claude MORTRAISE · il y a
Merci pour votre soutien. De mon coté, je débute dans l'écriture et c'est mon premier concours. Comment faites-vous pour cumuler autant de lectures ? Vous avez un secret ?
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Françoise Desvigne · il y a
Le plus dur est passé, bravo Claude pour votre texte.
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Claude MORTRAISE · il y a
Merci pour votre commentaire, c'est très touchant
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Tnomreg Germont · il y a
Vive la vie comme vous dites.......il est dommage que l'on soit amené à passer par des épreuves dures ou moins dures pour en prendre conscience !
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Claude MORTRAISE · il y a
Merci pour votre commentaire, cela fait chaud au coeur
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Amandine B. · il y a
La statistique, cette épée de Damoclès...
C'est raconté de manière sobre et sans détours !

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Claude MORTRAISE · il y a
Merci pour votre commentaire, cela fait chaud au coeur
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Paul Jomon · il y a
Un parcours médical, du dépistage à la fin des traitements, narré sans fioritures au quotidien mais avec les sentiments vrais qui l'accompagne. C'est bien écrit.
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Claude MORTRAISE · il y a
Merci pour votre commentaire, cela fait chaud au coeur