Le jour d'après

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Karine, 40 ans, Parisienne , maman d'une adolechiante, passionnée par l'Art de la vie. Un cancer du sein, un confinement, une crise, un chômage, l'année des "C "ne m'a pas épargnée! J'ai  [+]

Image de Hiver 2021
Melissa habite en lisière de forêt, dans une maisonnette isolée, où créer des relations sociales devient une aventure périlleuse, s’approvisionner une escapade organisée.

Son foyer est recomposé, dans une cacophonie qu’elle a choisie. Adolescents et enfants en bas âge cohabitent à grand bruit.

Son prince, peu charmant, avec le temps, est devenu distant. Observant, méprisant leur réécriture.

Ses journées entourées de nature la comblent dans une contemplation du beau, du grand, du mystérieux. Près des éléments purs, la terre de son enfance, l’eau de la rivière, elle s’attèle à une vie simple, à la seule ambition d’assister au spectacle du soleil couchant et levant, et des étoiles dansantes et filantes.

Chef d’orchestre, elle joue, elle jongle, entre le travail ménager et sa vie de mère. Peu de place pour une vie de femme. Se plaindre et prendre soin de son allure ne sont pas dans sa liste de labeurs. Melissa contient son monde, telle une louve, avec force et détermination.

Le soir, quand le calme de son foyer retrouve ses droits, elle s’enivre, d’un liquide artificiel.
Melissa s’échappe, ses yeux d’un bleu intense se ferment, morphée la charme, la mène, loin.
Ses nuits sont mouvementées, peuplées d’un monde inconnu et nouveau, d’un tout autre mystère, d’une tout autre beauté, d’une grandeur étincelante et superficielle.

Katell habite en haut d’une tour d’ivoire, dans un domaine protégé et surveillé, où créer d’authentiques relations sociales deviendrait un danger calculé, s’imprégner d’une essence extérieure une atteinte à son intégrité.

Son foyer est composé d’une unique descendante, infante en baskets, aimée et choyée.

Son prince à peine charmant est souvent absent, détaillant, épiant leur progéniture.

Ses journées entourées de barbelés l’isolent dans une cage dorée. Elle possède les robes des plus grands couturiers, dort dans un lit de princesse aux draps soyeux. Les autres, comme ils se plaisent à lui dire, l’imaginent heureuse dans une vie voluptueuse. Elle contemple ces étoffes, ornements, et pièces précieuses, scintillantes dans « ses appartements ».

Chef de famille, elle court, elle manie la baguette avec brio, entre sa vie d’apparat, sa vie de mère, sa vie dans une ville chargée d’art et de culture. S’aimer, se sublimer composent son quotidien connecté. Katell maintient son monde, telle une lionne, avec férocité et dévotion.

Le soir, quand le silence tant attendu retrouve ses droits, elle dévore, des pages romanesques de la tragédie humaine.
Katell fuit, ses yeux d’un bleu profond se relâchent, morphée la séduit, l’embarque, ailleurs.
Ses nuits sont paisibles, entourées de verdure, de rivière et de simplicité. Un monde où elle serait libre. D’une tout autre beauté, d’une grandeur infinie et bénie.

Ces deux femmes, opposées par leur histoire, sans lien social, se retrouvent dans un monde virtuel, se rencontrent au détour de chemins imaginaires, chacune accueillant l’autre dans son univers.
Elles ne devraient jamais se rencontrer dans une réalité, car le monde est ainsi fait.

Mais un jour, celui d’après, des intrus seront découverts au sein de leur corps.
Melissa sentira une grosseur, indésirable au creux de sa féminité. Elle ne se voilera pas la face. Malgré son âge, elle saura.

Elle saura que son monde paisible, son foyer bruyant, en seront bouleversés. Elle saura qu’elle devra quitter sa forêt et sa rivière, pour la ville et ses bâtiments aseptisés.

Sa jeunesse lui jouera des tours.
Sa jeunesse ne lui donnera pas accès à l’instantané et l’efficacité.
Sa jeunesse retardera son diagnostic et son chemin thérapeutique.

On lui annoncera qu’elle devra partir en guerre, que son mal est des plus vicieux. Celui qui peut continuer son avancée sans faiblir, sans se noyer dans des fluides salvateurs empoisonnés.

On lui annoncera que peut-être il se noiera, disparaitra, mais reviendra.

Melissa partira en guerre, telle Aramis, magnant la lame, sans fléchir, sans faiblir, avec le sourire.

Melissa fera le choix de tissus pour orner son crâne, deviendra une artiste du camouflage, sublimera ses expressions, se parera de bijoux étincelants. Elle vivra.

Katell en cette fin d’année, fera vérifier sa féminité.

Tous les ans, dans une routine protocolaire, on lui écrase, malmène son buste pour la rassurer.

Elle comprendra très vite, ses aïeules ont été touchées aussi. Une lignée de femmes atteintes. Une hérédité cruelle.

Elle comprendra que son monde sans temps sera bouleversé. Elle comprendra qu’elle devra lâcher prise, être en pause un moment.

Sa routine la sauvera, la nouvelle ne l’abattra pas.

On lui annoncera qu’elle devra se battre, mais que son mal sera retiré.
Il sera logé en profondeur.
Il sera lové, près du cœur.

Pris à temps, le poison rose ne coulera pas dans ses veines.
Katell prendra conscience de la chance qu’elle aura. Elle avancera sans réfléchir, sans s’assombrir avec le sourire.

Katell sentira l’air pollué de ses alentours, contemplera l’atmosphère lourde de la capitale, écoutera les chants des mouettes égarées. Elle vivra.

Melissa et Katell s’échapperont, fuiront leur quotidien, afin de se créer une bulle de protection fictive. Elles vont se chercher, se trouver, et s’aimer.
Melissa et Katell, mettront leur cœur et leur rage en commun, pour dénoncer ce mal tabou, pour prévenir de ce mal flou.

Elles prendront le temps de créer des liens sociaux, elles prendront le temps d’être Femmes, avec leurs cicatrices, perdront des atouts temporairement, mais en gagneront définitivement. Elles traverseront leur tempête, graviront des montagnes, enjamberont des rivières, se donnant mutuellement un bout de vie rêvé de chacune.

Elles s’apprivoiseront, à distance.
Elles se livreront en confidences.
Elles apprendront de leur tempête, main dans la main, dans une complicité palpable dans leur regard, elles se tiendront debout.

Un jour, le jour d’après, munies de leurs différences, elles deviendront sœurs.
La maladie les réunira, parce qu’elles partageront le même combat.
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Martine EVEN · il y a
Merci Karine pour ce texte, tellement sensible, tellement surprenant, tellement ton style.
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M. Iraje · il y a
Des destins croisés, à l'émotion douloureuse.
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Camille Berry · il y a
Un texte sensible, une écriture sensible, un beau parallèle...
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Malika Provost · il y a
Merci Karine pour ce texte et ces mots deux combats différents deux femmes différentes mais deux femmes qui auront essayé de faire bouger les choses
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karine ARON BRUNETIERE · il y a
Ma chère amie, merci pour ton vote, et tes mots qui ont une saveur particulière puisque ce texte t'est dédicacé.
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Véronique Geay · il y a
Magnifique et tellement émouvant. Merci pour tes mots
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thomas malbrunot · il y a
incroyablement bien écrit
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Audrey Maymaud · il y a
Bravo pour ce texte fort, tout en poésie et en pudeur. Tu as une belle plume, une belle âme. Beaucoup de force dans ce texte ! Bravo 💜
Amy.wds

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karine ARON BRUNETIERE · il y a
Merci pour tes mots, ce texte était pour nous, dédicacé à M.
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Lucy Delevallez · il y a
Très jolie texte .. bravo
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Keith Simmonds · il y a
Un joli texte bien écrit et très touchant ! Mon soutien !

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