Le jour d'après....

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Je suis une taiseuse, donc j'écris  [+]

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Le jour d’après, Annablue traversait le parc de sa propriété, près de Figeac. De grands arbres ombrageaient agréablement le sol, et toute cette verdure ajoutait de la fraîcheur à ce havre de paix. D’un pas cadencé, elle faisait onduler sa jupe à volants, en montant les trois marches qui menaient à la terrasse. Elle avançait dans le cliquetis de ses talons aiguilles. Deux pas de plus sur les dalles en pierres, et la petite femme blonde introduisait la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Cette porte, en bois ouvragé, ressortait sur la façade de la bâtisse éclatante de blancheur sous la caresse du soleil. La toiture, bien caractéristique des maisons du Quercy, possédait une charpente à coyaux. On appelait aussi cette finition de toiture : «  une queue de vache ».
Annablue, de sa main potelée, rangea avec soin la clé dans une vasque en porcelaine trônant sur la commode du hall d’entrée. Le visage poupin de la jeune femme s’illumina en sentant l’odeur du lilas ; cela lui rappelait le parfum d’antan. Cette bâtisse, elle l’avait héritée de ses parents, eux-mêmes de leurs grands-parents. C’était suffisant pour alimenter toutes les saveurs de son enfance : les gâteaux de noix, les cerneaux de noix au miel. Elle fixa le tableau accroché sur le mur latéral. Il représentait un portrait de famille. Les personnages arboraient un sourire énigmatique, du même style que celui de Mona Lisa. Et, à cette vue, invariablement un sourire franc s’affichait sur les lèvres de la petite femme aux talons aiguilles. Elle était chez elle, rien ne pouvait plus lui arriver !
Deux adolescents atteignirent le seuil d’entrée. Annablue avait laissé la porte entrebaillée.
- « J’ai une tonne de travail ! s’exclama Charlyne en jetant son sac sur le dallage »
- « Moi, je vais vite me changer pour mon entraînement de foot ! C’est peut-être le dernier avec cette COVID ! Ajouta son jumeau Tom.
Les jeunes se dispersèrent dans la maison et Annablue se réconforta de la vitalité de ses enfants.
Elle ouvrit machinalement le tiroir de la commode, toujours dans le hall d’entrée. La lettre n’avait pas bougée, encore cachetée. Sans hésiter, elle referma le tiroir. La veille, elle avait eu rendez-vous avec le Docteur Schmitt. Dans son cabinet, Il lui avait tendu la fameuse lettre. Elle se remémora aussitôt les mots qu’il avait prononcés. Ils parlaient de rémission, de reconstruction, de retour à la vie, quoi ! Ces mots avaient tinté à ses oreilles comme un tourbillon de cloches associé aux flonflons d’une kermesse.
Annablue s’était ensuite demandé comment apprivoiser ces mots, après tant de mois de souffrance. Et si ces mots rédempteurs n’étaient que mirage ? Le docteur se trompait t’il ? Non, elle renonçait à continuer de souffrir ! Et elle frappa du pied dans un mouvement qui l’ancra dans la réalité. Elle tourna le dos au tableau, et pivotant sur ses talons, se dirigea vers la cuisine. D’un geste mécanique, elle réajusta sa perruque qui lui grattait le crâne en une piqûre de rappel. Elle arbora en réponse son plus beau sourire pour s’affairer devant ses casseroles. Elle allait préparer un gâteau aux noix.
Elle et John, son mari, possédaient des noyers sur un hectare. Ils les commercialisaient.
Tom dérangea sa mère dans son labeur de cuisinière pour qu’elle l’emmène en voiture jusqu’au stade de foot. Elle lâcha le couteau et leva les yeux vers son fils. Tom lui fit un clin d’œil à la fois tendre et empressé. Elle s’exécuta en allant chercher son manteau. Elle trouvait que son fils avait des exigences, mais elle comprenait cette jeunesse impatiente ; se raclant la gorge, elle lança :
-« On y va ! »
Une fois qu’elle l’eut déposé au stade, durant le trajet du retour elle se permit de penser à l’avenir. Tout d’abord, elle se réjouit du fait que ses cheveux repoussaient plus noirs, plus bouclés, car elle en était très fière.
Puis, elle se dit qu’elle se ferait bien tatouer une rose sur le bras, pour marquer sa victoire sur la maladie. Elle s’achèterait aussi un scooter pour se déplacer. Cela lui rappellerait sa jeunesse. Elle aménagerait également un atelier de peinture dans une pièce oubliée de la maison.
Elle se ferait enfin plaisir en pensant à elle.
Le crabe n’avait pas gagné. Elle avait gardé sa ligne de conduite pendant la maladie. Le crabe l’avait pourtant faite avancer de travers. Elle avait dérivé dans les moments trop durs. Et c’est ainsi qu’elle avait rejoint l’autre rive, celle de la vie, des projets, des sorties, malgré le COVID. Bien sûr, elle ferait encore attention !
Le véhicule rentra dans le parc. Elle se gara et s’engagea dans l’allée. La nouvelle « Renault Zoé » de John était rangée un peu plus en amont. Elle rejoignit son mari dans le hall d’entrée, posa sa main sur le cuir de son blouson, sentit la douceur du vêtement sous sa main potelée. Elle en frémit. Puis elle sourit. John l’enveloppa de tout son amour, dans une étreinte qu’elle prit le temps de savourer, avant de se dégager pour aller chercher la lettre dans le tiroir de la commode :
- « J’attendais le bon moment pour te la donner, dit-elle en lui tendant l’enveloppe. »
- « Mais tu ne l’as pas lue ? S’enquit John, en la voyant cachetée. »
- «  C’est égal, tu m’annonceras la nouvelle, répondit t’elle avec une assurance qu’il ne lui connaissait plus. »
Dehors, il faisait noir. John se fit une réflexion. Sa femme venait de conduire de nuit. Cela n’était pas arrivé depuis longtemps. C’était un signe !
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