Le jour d'après

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Que feriez-vous si aujourd’hui était le dernier jour de votre vie? Si vous viviez là maintenant vos derniers instants? Sur le point de se déconnecter, le cerveau s’illumine une dernière fois, cette ultime décharge qui donne suite à une réaction en chaine, se voit comme un flash qui précède la mort des neurones. C’est aussi grâce a ce phénomène qu’on a l’impression de voir sa vie défiler devant soi. Bien que totalement indépendant de la volonté, l’on a tout juste le temps de se focaliser sur une chose, ou plutôt une personne, la plus importante que vous ayez connu. Une personne qui vous a fait connaitre le bonheur d’avoir vécu. Cette personne qui est le centre de votre univers, l’oxygène qui fait fonctionner vos poumons, car sans elle tout s’arrête. Et maintenant, imaginer le contraire, ce n’est plus vous qui agonisez sur ce lit d’hôpital, mais plutôt cette personne qui fait battre votre cœur d’un rythme irrégulier, et qui s’intensifie un peu plus chaque jour passé à ses cotés. Cette personne qui est la chair de votre chair, qui est le sang de votre sang, qui n’est ni plus ni moins que votre fille de six ans.

On fait parfois des rêves comme celui là dans un demi-sommeil, on émerge peu à peu mais le rêve est toujours là, et puis on ouvre les yeux et on comprend avec soulagement que ce n’était qu’un rêve, et bien là ce ne fut pas du tout le cas. Peu importe le degré de votre imagination, vous ne connaitrez jamais ce que ressent un père qui voit son enfant vomir ses entrailles. Jamais, vous ne pourrez prétendre connaitre cette sensation qui le traverse quand il voit sa fille se tortiller de douleur. Les parents, inconsciemment, font la promesse de ne pas laisser couler une seule goutte de larme sur les joues de leurs enfants, et vous, osez me dire que vous être capable d’imaginer la souffrance de ce père, son impuissance face à une situation aussi terrible qu’inimaginable.

« Ce n’est qu’une tumeur bénigne, il n’y a aucune raison de s’inquiéter m’sieur », c’était cela les propos du médecin qui a diagnostiqué ma fille, il y a neuf mois de cela. Et depuis un mois, elle est immobilisée sur ce lit d’hôpital, une dégénérescence de ses organes, à cause de cette même tumeur devenue maligne et la différence entre hier et aujourd’hui, c’est que maintenant c’est trop tard pour la sauver. « Une intervention chirurgicale n’est pas nécessaire », avait-il ajouté. Les médecins sont près à vous dire n’importe quoi quand ils sont fatigués et veulent rentrés chez eux, et nous, parents, nous sommes prêts à tout ignorer quand on veut croire que tout vas bien chez nos enfants. Je me souviens encore du jour qu’elle est venue au monde, je me souviens de ses cris et de son silence quand je l’ai prise dans mes bras. Je me souviens même de la courbure de ses lèvres quand elle m’a souri pour la première fois. Je ne pouvais pas détourner mon regard de ses beaux petits yeux noirs quand elle me fixait, je n’ai pas mis beaucoup de temps pour comprendre que la perfection existait et je tenais la preuve juste là, sur mes bras. Je me suis toujours demandé, comment peut-on vouloir mourir et exiger l’immortalité simultanément. Pourtant je me suis bien trouvé dans une telle situation. Comme si Dieu a voulu me châtier en me privant de ma femme et en me faisant don de cette perle en gage de rédemption. A croire que le hasard et la destinée ont fait un pacte dans le seul but de me rendre follement lucide.

L’être humain est comme une fleur, et comme chaque fleur, il est unique. Mais la vie a cette façon cruelle d’arracher nos pétales, au point même d’oublier la seule chose qui nous rend spéciaux. Ma fille est mon dernier pétale, c’est elle qui me rend aussi spécial qu’unique. Elle a toujours été ce que j’ai de plus cher.Je sais que je devrais être fort, je sais que je devrais cacher mes larmes. Mais comment voudriez-vous que je sois fort si la source de ma force s’éteint à petit feu. Comment, oui comment voudriez vous que je garde mon calme pendant que la seule raison de mon existence est allongée sur ce lit de malheur avec des seringues et des tubes dans tout le corps. Comment est-ce humainement possible? Pourquoi elle? Elle n’a rien fait, ce n’est qu’une enfant. Si les dieux sont infiniment bons, alors de ce fait, ils sont infiniment cruels d’avoir réservés à cette petite fille innocente un aussi mauvais sort. Je les maudis de ne pas me donner la possibilité de prendre sa place, je maudis la vie de ne pas lui sourire en retour, et je maudis la mort de vouloir l’emporter beaucoup trop tôt.

Je ne veux pas qu’aujourd’hui soit son dernier jour. Je voudrais qu’elle vive, je voudrais avoir le temps de me fâcher après elle pour avoir embrasser un garçon. Je voudrais qu’elle ait le temps de fuguer avec son copain après l’avoir privé de sortie pendant toute une semaine. Je voudrais qu’elle ait le temps d’avoir son diplôme, se fiancer, se marier et même fonder une famille. Je voudrais qu’elle me voit heureux aux cotés de mes petits enfants. J’ignore si j’aurais eu le courage de la voir pleurer, mais j’aurais préféré qu’elle m’enterre au lieu d’organiser ses funérailles. Il y a tant de choses que je voudrais qu’elle ait le temps de faire avant que la faucheuse l’emporte, mais en ce moment je ne peux que la regarder sans qu’elle ne me renvoie ce regard. L’embrasser, lui dire que je l’aime sans qu’elle ne me réponde réciproquement. Je donnerais tout pour qu’elle ouvre ses petits yeux et me regarde encore une fois, une seule fois, une dernière. Je sais que le souvenir de son petit corps chaud dans mes bras me hantera peut-être aujourd’hui, surement demain et encore plus le jour d’après.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Texte très fort, très émouvant, mes cinq voix, Stanley, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-25, oui, nous avons choisi le même titre, bonne chance à ce texte, merci pour cette lecture.
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Stanley THELUSMA · il y a
Merci
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Stanley THELUSMA · il y a
Merci
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Klyck Clergé · il y a
Très bon texte,La colère m'attire
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Tnomreg Germont · il y a
Très forte cette description empreinte de douleur, de colère et d'espoir perdu
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Julien1965 · il y a
C’est un texte coup de poing ... terrible, il faut creuser en soi pour arriver à ces lignes-là...
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Paul Jomon · il y a
Une douleur intensément ressentie et rendue.
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Chantal Sourire · il y a
Un texte insoutenable mais si bien écrit !
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Stanley THELUSMA · il y a
Merci
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Stanley THELUSMA · il y a
Un grand merci à vous pour votre appréciation et votre soutient.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre triste et émouvante ! Mon soutien !
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cesca Leb · il y a
Très émouvant ,criant de vérité ,j'ose espèrer que ce n'est pas votre histoire ce serait terrible.