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Le jardinier

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Georges Lauteur

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70

Jardinier c'est un beau métier. Jeune jardinier dans un couvent de nonnes à notre époque c'est fantastique, se disait Jules tous les matins, bien mieux que dans un roman. Jardinier de père en fils dans ce couvent, il n'avait pas l'impression que le temps passait à l'intérieur des murs. Lui ne vivait pas dans le couvent, comme son père avant lui, mais il y passait le plus de temps possible.

Jules était un solitaire. Le couvent lui suffisait sans qu'il soit spécialement croyant. Juste ce qu'il faut avec beaucoup d'interrogations. Car Jules était curieux. Au début le jardinage l'avait passionné justement parce ses mystères étaient différents à chaque instant de l'année.

Les nonnes passaient au loin, mais il ne les voyait presque pas. Sœur Jeanine était la seule qui lui parlait régulièrement. Elle était chargée de l'économat et son air bougon contrastait avec un sourire permanent qui illuminait ses yeux. Elle ne lui refusait jamais aucune de ses demandes pour de nouvelles graines, des outils à réparer ou une journée de congé.

Ce matin de mars, lorsqu'il se leva, il sentit tout de suite dans l'air cette odeur caractéristique, cette humidité subtile qui sonnait le début du printemps. Il allait enfin pouvoir commencer à s’occuper des bourgeons. L'hiver avait été long et frustrant mais la vibration de l'air était évidente et il avait hâte de sentir celle de la terre.

Jules se pressa. Il voulait arriver au Couvent avant Laudes. Il courut dans les rues de la ville encore endormie et il entra, bien plus tôt que d'habitude, par la petite porte qui lui était réservée. Le jardin était vide. Il sourit et se dirigea vers sa cabane pour se changer.

C'est alors qu'il vit l'ombre.

L'ombre sortait d'un mur presque aussi noir qu'elle, là-bas, près d'une vieille bâtisse. L'ombre se dirigea si vite vers le fond du jardin, près de l'église, qu'il eut l'impression d'avoir rêvé. Il n'y avait jamais personne dans ce coin, pensa-t-il. De mémoire il croyait se souvenir qu'il s'agissait d'un vieil entrepôt. Il était certain de n'avoir jamais vu quelqu'un y aller.

Jules était intrigué. Sa curiosité avait été éveillée. Pendant qu'il se changeait, il repensa à tout ce qui concernait ce coin de jardin où rien ne poussait, n'y avait jamais poussé. Ses yeux étaient tellement attirés par le vivant et la nature que tout ce qui lui semblait mort disparaissait de son regard. De temps en temps il manquait même se faire écraser dans la rue, car il ne considérait pas les voitures comme intéressantes.

Il entendit les sœurs dans l'église pour l'office du matin et se décida à aller voir ce pan de mur. C'était un pan de mur normal, vieux, de guingois mais solide. Pas de porte, pas de jointure. Aucun signe d'ouverture.

Pendant toute la journée, il ne put penser qu'à ça. Quand sœur Jeanine vint lui demander s'il avait besoin de quelque chose et si le printemps allait bientôt arriver, il lui répondit de manière évasive. Sœur Jeanine le regarda un moment puis lui demanda : "Ca ne va pas ce matin, Jules ?" Il baragouina une formule incompréhensible, même par lui. Sœur Jeanine le regarda encore, puis le laissa seul avec ses pensées et ses boutures.

Jules était pris. Pris par une curiosité qui ne le lâcherait plus avant qu'il ait résolu cette énigme. La journée passa comme une projection de deux films superposés. En surimpression sur la terre et son râteau il voyait toujours ce pan de mur, si normal et si curieux pourtant. Un film en noir et blanc, en lumières et ombres.
Lorsque Jules rentra se coucher, il avait pris sa décision. Il serait le lendemain encore plus tôt dans le jardin du couvent, à l'affût.

Le lendemain était un vendredi. Il arriva en pleine nuit noire et se cacha dans sa cabane. Juste avant Laudes, une ombre, la même certainement, sortit du pan de mur et se dirigea vers l'église. Cette fois il avait bien repéré l'endroit exact. Il courut vers le pan de mur. Mais aucun signe ne marquait une porte.
Toute la journée il hésita à parler à Sœur Jeanine, mais il ne la vit pas.

Le samedi, il recommença. Il avait ratissé soigneusement le long du mur la veille et lorsque l'ombre fut apparue puis disparue il put constater que des pas sortaient du mur à l'endroit précis qu'il avait deviné. Il n'avait donc pas rêvé. En transe toute la journée, Sœur Jeanine toujours absente, Jules passa et repassa dans sa tête tout un tas de scénarios. Cela faisait trois jours qu'il était accroché à cet hameçon puissant qu'est la curiosité.

Le quatrième jour était un dimanche. Le dimanche les horaires du couvent étaient évidemment différents et Jules décida de ne pas dormir chez lui. Il fit semblant de sortit du couvent mais resta caché toute la nuit dans sa cabane, observant le pan de mut. Personne ne s'en approcha à la nuit tombée. Après les matines, lorsque tout fut redevenu tranquille, Jules, habillé de son grand manteau noir qui le rendait presque invisible se posta juste en face de la supposée porte. Il allait rentrer au même moment où l'ombre sortirait. C'était son plan.

Jules cligna des yeux et l'ombre fût là devant lui avec un rectangle encore plus noir que la nuit derrière elle. Il n'hésita pas et s'élança dans la porte, ou supposée porte. Il réussit à passer et tout devint subitement noir autour de lui. Il n'entendait rien, ne voyait rien. Pire, il ne sentait rien, même plus l'odeur du printemps. Même pas le renfermé auquel il s'était attendu, car tous les passages secrets sentent le renfermé, c'est bien connu.

Jules avait pris la précaution d'emporter des allumettes. L'escalier qu'il vit devant lui en craquant la première l'invitait à descendre. Le temps d'arriver en bas, il craquait sa quatrième allumette, mais il n'eut pas besoin d'en allumer une autre.
Devant lui, une pièce était éclairée comme au petit matin. C'était une pièce pas très grande, dont presque toute la surface était occupée par une maquette sur tréteaux. Une maquette du couvent. Une maquette si précise qu'il en reconnaissait tous les détails. Son jardin flamboyait au milieu. Les plantations semblaient aussi vraies que nature. La précision des détails était hallucinante. Il voyait son jardin comme il était actuellement. Les bourgeons sortaient de terre comme en vrai. Il voyait même son râteau le long du mur là où il l'avait laissé cette nuit.

Il tourna autour du couvent miniature et vit soudain sortir Sœur Jeanine de la petite église et se diriger vers sa cabane. Il se vit lui ouvrir et l'embrasser à pleine bouche, puis ils rentrèrent tous les deux. Jules n'en croyait pas ses yeux. Il n'y avait pas un bruit, pas une odeur, mais tout semblait si réel et si différent pourtant. Jules venait de regarder Jules embrasser Sœur Jeanine.

Sur le mur de cette cave mystérieuse, juste au-dessus de sa cabane il y avait un cadran. Pris d'une soudaine envie, Jules le tourna légèrement vers la gauche. La maquette devint floue le temps d'un clignement et il revit Sœur Jeanine sortir de l'église pour venir l'embrasser. Il tourna le cadran plus loin dans ce qui semblait le passé, de quatre crans. Aucune ombre ne sortit du mur. Même lui n'était pas encore là. Il se vit arriver tranquillement le matin, frappant à la porte de sa cabane où l'attendait Sœur Jeanine. Il recula le cadran de plusieurs tours. Et toujours Sœur Jeanine et lui s'embrassaient.

Jules remit le cadran à sa position initiale. La miniature redevint comme la première fois qu'il l'avait vue. Seule une petite lumière dans la cabane de Jules et quelques ombres montraient que le temps s'écoulait ici aussi.

Jules eut envie de tourner le cadran dans l'autre sens. Mais sa curiosité avait trouvé maintenant un autre objet. Il remonta précipitamment l'escalier et se retrouva sans savoir comment dans son jardin et dans les bras de l'ombre. Heureux. Je crois que Sœur Jeanine le fut aussi, sans l’ombre d’un doute.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
du fantastique pas ombrageux, une histoire amoureuse en devenir qu'on subodore au tout début, puis éclipsée par l'ombre et enfin après cette descente aux enfers paradisiaques de cette miniature magique qui me fait penser à une des fabuleuses machines démentes de Raymond Roussel, la chute pas religieuse pour un sou dans les affres de l'amour! bel ouvrage original!
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Georges Lauteur · il y a
Merci pour ce commentaire résumant ! Oui j'aimerais bien avoir une maquette comme celle-ci !
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Fabienne Liarsou · il y a
Ah... la curiosité est un vilain défaut ! Un récit bien étrange et très bien écrit. Merci pour ça.
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Virgo34 · il y a
Une histoire mystérieuse dans un univers lui-même mystérieux.
Je vous invite à aller visiter ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Dranem · il y a
Que de mystères dans les jardins d'un couvent ! Peut être irez-vous lire La Ballade d'automne et son lien sur un mur couvert de lierre ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ballade-dautomne
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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien mené, fascinant et fantastique ! Mes voix ! Une invitation
à venir découvrir “Sombraville” qui est en lice pour le Prix Imaginarius 2018.
Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Atoutva · il y a
Une histoire bien ficelée, bien embrouillée. On a toujours envie de remonter la clef pour changer le demain.
je concours aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-danse-des-ombres

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Georges Lauteur · il y a
Merci et oui pour la clef !
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JACB · il y a
J'adore" l'hameçon de la curiosité"..et j'y ai mordu tout au long de cette folle histoire, un peu comme dans le film "au nom de la rose".
Bonne chance Georges.

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Alain Lonzela · il y a
Un excellent récit.... qui finit bien ;-)
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Georges Lauteur · il y a
Merci ! Si on peut dire qu'il finit...
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Alain Lonzela · il y a
Très judicieuse remarque ;-))
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Zouzou · il y a
...on aimerait tous tenir les clés de l'avenir ! mes voix
je concoure dans ce prix si vous aimez...

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Polotol · il y a

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