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LE JARDIN DU MAL

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Laika

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Seul le clocher émerge de la cendre noire déposée par le volcan, c’est ce que l’on voit du haut de la colline mais une partie du bâtiment a résisté. C’est la fin de la journée, harassante, elle a besoin d’entrer dans l’église en ruines, ses pas soulèvent la poussière. Une arche découpe le ciel et les oiseaux volètent dans les derniers rayons du soleil en d’immenses arabesques et frôlent les pierres disjointes qui menacent. Pour elle quelque chose du mystère du monde vibre ici, même si elle se défend de céder à cette émotion. A perte de vue ce paysage aride. Elle l’avait imaginé tout au long du chemin qui l’avait menée là après une longue chevauchée dans la montagne. Le danger l’avait guettée à chaque pas du cheval. Les signes qu’il avait fallu lire, les traces inconnues, la plume indienne aux couleurs de guerre, le caillou qui roule sous le sabot de la bête précipitant la chute et le vide qui attend là, semé des redoutables sabres des cactus. Elle avait imaginé cent fois son cri et son effroi, et le choc fatal sur le roc.
Pourtant elle était arrivée là où l’attendait une vie nouvelle. Désormais, dans sa chair se sont gravés à jamais ces paysages hostiles qui brûlent d’un feu infernal, là où l’homme n’a plus sa place où la végétation est rare réduite, à cette période, à de d’immenses taches jaunes qui colorent à peine le sol rocailleux, où la poussière que soulève la course des tembleweed coupe le souffle. A la lecture de la carte secrète qui guidait ses pas elle a failli bien des fois rebrousser chemin, renoncer à son rêve, mais le désir de l’or a brûlé son âme, s’est emparé de sa raison. Même si elle a toujours su que quelque chose de plus sombre était là tapi là, bien plus fort que l’envie de voir scintiller au creux de sa main l’éclat du minerai maudit. Elle a dû être forte, indifférente aux rires et aux insultes, elle a toujours paré les coups et a su en donner. Elle est patiente et sait quand l’autre baisse la garde. Et face à l’avidité des hommes c’est elle qui a obtenu la concession de la mine abandonnée. Des menaces, elle en a reçu, mais on la craint aussi car elle est habile à manier les armes, c’est son père qui lui a tout appris avant de finir pendu au bout d’une corde.
Depuis de longs mois elle s’aventure dans l’étroit boyau de la mine. Elle a travaillé dur pour avancer, creuser le flanc de la montagne toujours plus loin. Elle a dû payer des hommes pour les plus gros travaux, quand il a fallu marteler la roche noire pour consolider les étais. C’est encore chaque jour une lutte sauvage, elle est à la merci du vent, des rares mais redoutables pluies de l’hiver qui rongent le bois, elle passe encore longues heures à renforcer les échafaudages et à déblayer la terre qui ruisselle lentement entre les étais. Il lui arrive encore de demander de l’aide à ceux qui passent, la piste qui mène à la frontière est proche. En échange elle offre l’eau du puits, un repas. Le ravitaillement, elle le fait quand le chariot du marchand ambulant s’aventure jusque là, elle achète aussi quelques médicaments, elle doit être prudente.
Des hommes seraient restés mais elle n’a pas voulu. La trahison, elle connait. Cette solitude elle l’a choisie. Et puis dans la violence de paysage elle a trouvé aussi un écho à sa propre impatience.
Quand l’éclat du jour s’estompe, le violet des collines au loin forme une barrière derrière laquelle on l’observe, elle le sait. Un bruissement dans les épineux, le cri étrange qui imite l’oiseau, celui du renard sauvage, autant de signes de leur présence. Elle est tolérée elle le sait mais elle est respectueuse du territoire indien, quand elle part au hasard respirer la fraîcheur de la nuit qui s’avance, elle veille à bien éviter les lieux sacrés, ceux où l’on expose les morts pour implorer les dieux. Elle connaît le châtiment, un jour elle a vu l’homme crucifié.
Les jours, les saisons ont ainsi passé, apportant les déceptions mais aussi de petites victoires et elle a toujours gardé l’espoir de prendre un jour la route pour une autre vie, encore, celle de la ville au-delà de la frontière où elle pourra changer l’or et acheter une ferme. Elle imagine déjà les cris des vachers rassemblant les troupeaux venus s’abreuver à la rivière, les haltes et les veillées sur les pistes à peine tracées par le pas lent des bêtes qui mènent aux foires annuelles.
Et puis ce matin son hurlement a résonné emplissant l’air d’une rage incandescente. Elle a enfin découvert ce qu’elle cherche. Au creux de ses mains déformées pas la dureté de la pierre elle a regardé tout le jour les énormes pépites briller d’une lueur généreuse et maléfique. Maintenant la nuit approche, elle court et danse jusqu’à l’oubli, sa joie, sa haine pour cette terre ingrate qui s’est enfin offerte. La cabane semble irréelle perdue au loin dans la pénombre. Quelque chose l’envahit brusquement, une angoisse diffuse. Il lui faut revenir.
Un craquement et soudain ce bruit métallique. La flèche vibre dans l’air et la douleur la déchire puis la terre immense l’accueille. Elle court dans les herbes, elle joue dans la poussière, la poupée ricane et sa bouche se tord, sa mère crie son nom, elle tend les bras vers elle mais l’image s’estompe. Déjà les grandes ailes des oiseaux noirs voilent le ciel et les ombres s’étirent sur les pierres en dessinant des formes inquiétantes. Les chants se rapprochent, elle est seule et les roulements du tambour couvrent sa plainte. La lumière blanche l’éclabousse, elle est au-delà du rêve, offerte aux dieux courroucés, le couteau va s’abattre. Le passage s’ouvre.
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