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Le jardin des ombres

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Perle Vallens

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Ce matin à son réveil, il se sent étrangement léger, d'une légèreté incertaine, bancale, floue. Lui vient l'image d'une plume sans penne, en même temps que la sensation paradoxale qu'il va s'envoler. Sa colonne vertébrale semble fragile, cassante, une intime conviction dont il ignore la source. Il n'ose lâcher le montant du lit, se lève et avance à pas feutrés sur le parquet de la chambre. Il glisse jusqu'à l'armoire à laquelle il s'agrippe et progresse le long du mur jusqu'à la porte. Le chambranle paraît un trou d'épingle où ne passerait qu'une fluidité organique, assurément pas sa silhouette pourtant déliée. Son corps passe bel et bien l'ouverture et chancelle jusqu'à la cuisine. La bouilloire lui chuchote une chanson douce qui l'apaise tandis qu'il verse l'eau sur son sachet de thé. Il se laisse subjuguer par la vapeur douce, cette nuée blanche et parfumée de bergamote qui baigne son visage penché au-dessus de la tasse. Il soulève le voilage de la fenêtre comme un rideau de théâtre qui s'ouvre sur une brume pailletée de fines gouttelettes de lumière. L'aurore perce les nuages blancs, parsemant ses miettes sur les arbres. Il s'offre le luxe de prendre son thé dehors, allonge ses jambes sous le fer forgé mangé par la rouille et sirote à petites gorgées, les yeux mi clos. Il hume l'air qui embaume l'herbe mouillée de rosée et les notes de miel du chèvrefeuille. La chaleur timide des premiers rayons du soleil l'engourdit agréablement mais il se sent toujours frêle, sans consistance. Son regard balaie le sol qui grapille la poussière et les feuilles mortes chaque jour. Soudain, il se rend compte que quelque chose cloche avec son mollet droit. Il se retourne, puis se lève, décrit un cercle continu comme font les chiens joueurs. Il scrute, fronce le sourcil et doit se rendre à l'évidence avec stupeur : il n'a plus d'ombre ! Le halo obscur qui le suit comme un frère depuis son enfance a disparu. Voilà sans doute l'origine de son sentiment de fragilité soudaine. Il se sent vulnérable puisqu'incomplet. L'absence de son ombre lui apparaît comme une nudité brutale, honteuse, dangereuse. L'angoisse et l'urgence à la récupérer l'étreignent : il faut consulter au plus vite !
Un mois durant, il visite son médecin traitant, un hypnothérapeute, un psychiatre, un neurologue, tous étant convaincus qu'il divague. Puis il se résoud à rencontrer un dermatologue. Comme si sa peau était fautive d'avoir laissé s'envoler son alter ego ! Il court les médecins chinois, les rebouteux, les radiesthésistes et se rend même chez un marabout. Tous déclarent forfait. Un peintre pourrait-il lui redessiner un flouté à la mine de plomb ou à l'encre ? Hélas, il ne fait que souiller le carrelage, noirci de traces grossières qui rendent plus pénible encore la disparition. Il erre dans les bibliothèques à la recherche d'une solution, il y passe ses journées, usant ses yeux sur d'anciens manuscrits. Il feuillette, cherche, archive, sans trouver la moindre trace. Peu à peu, il s'abandonne à une définitive solitude, fuit le monde et craint de sortir de chez lui. Il préfèrerait avoir peur de son ombre ! Il enchaîne aux journées passées enfermé, des nuits d'insomnies qui le laissent hagard. De guerre lasse, il laisse des messages un peu partout sur les réseaux sociaux, sur les murs des villes, sur les devantures de magasins. Il finit par le faire de nuit, en cachette, car les autres le prennent pour un fou. Il évite ainsi également les vives lumières qui le blessent puisque le soleil lui-même n'est plus capable d'assurer sa complétude et son immanence. Il s'imagine même qu'il va se dissoudre jusqu'à l'invisibilité, qu'il va finir par s'évanouir et s'effacer entièrement. Peut-être même va-t-il en mourir...
A ses bouteilles à la mer, il ne reçoit que réponses farfelues, menaces et courriers injurieux, jusqu'au jour où un message retient son attention, tant la personne a l'air, comme lui, sûre de son fait. Rendez-vous est pris avec l'homme qui a connu la même mésaventure. Vieux, portant encore beau, plus rayonnant que les congénères de son âge, d'un dynamisme et d'une énergie pour le moins surprenants, il l'accueille chez lui, dans un pavillon de banlieue. Il n'y a personne d'autre mais il chuchote, cultivant à demi-mots le secret qui les lie, faisant des mines et esquissant des clins d'oeil. Il jubile et conserve un air très sérieux. Mi enfantin, mi adulte, cet homme-là est un mystère, presque autant que son ombre disparue. Il le prie enfin de le suivre en voiture dans un petit village de l'Oise. Là, une vaste demeure abandonnée trône dans un jardin encombré de végétations, emmêlé de lianes. Il y règne une forte odeur d'humus et de pourriture, de viande faisandée, de remugles âcres, portés par une humidité excessive, presque tropicale, si le froid qui y règne n'était pas si glaçant. Les deux compagnons grelottent sous la tonnelle qui ombrage davantage encore la cour piquée de rosiers sans fleurs ni épines. La vigne vierge a dévoré la maison et les arbres sont couverts de lierre et de mousse. L'on pénètre dans le jardin en poussant une grille démantelée dont les gonds cèdent contre le pilier de pierre qui s'effrite. L'on s'enfonce alors dans cette jungle noire, qui semble entièrement cacher le ciel, d'où la lumière du soleil s'absente. L'on progresse avec difficulté en foulant au pied les hautes herbes, en écartant les branchages, en escaladant les racines qui soulèvent la terre dans un éboulis glissant. Alors, enfin, au centre du domaine, une clairière formidable s'ouvre, où pendent, de part et d'autre, des formes sombres, souples et suitantes. Elles glissent le long des arbres et se relèvent en suspension dans les airs, comme des linges minces à la texture crayeuse salie et brunie.
- Ces sont des ombres. Vous en trouverez sans doute une à votre taille, j'en ai bien trouvé une moi-même. Ce sont des ombres jeunes, vierges de toute appartenance, libres encore. Celle qui vous sied vous sera attachée jusqu'à la fin de votre vie.
- Pensez-vous que mon ancienne ombre soit ici ?
- J'en doute, les ombres disparues ne reviennent jamais. Elles meurent, seules. Mais c'est que vous n'étiez plus faits pour vous entendre. Vous seul connaissez la raison de cet abandon. Ici, vous en trouverez une autre. Du moins, je vous le souhaite. On ne peut vivre longtemps sans ombre. Elle nous apporte la stabilité, nous raccroche à la vie, à ce monde, à cette existence terrestre. Sans ombre, vous finirez par mourir. Regardez celle-ci, je crois qu'elle est à votre taille. Mais c'est à vous de l'attraper. Méfiez-vous, les ombres sont retorses et fuyantes, elles ne se laissent pas capturer facilement.
A leur approche, les ombres s'éparpillent en voletant comme des étourneaux apeurés. Il s'agit de se hisser assez haut pour les saisir car elles ne semblent pas dépasser la cîme des arbres. Une échelle ferait l'affaire. Ou peut-être une corde. Mais rien de tel dans les parages. Peut-être la ruse ? Il soupire profondément, désespérément, d'un soupir qui tient de l'expiration. Un mouvement fugace en sa direction lui redonne espoir. Mû par une inspiration subite, il se met à aspirer tout l'air qu'il peut, gonflant ses poumons, distendant son torse efflanqué sous la chemise. Attirées comme des papillons par la flamme, les ombres se rapprochent. Deux d'entre elles le touchent et s'abouchent à lui. Absorbées par les pores ou le souffle, on ne sait trop bien, elles font désormais corps avec lui.
Il se trouvait sans ombre, il en a désormais deux, superposées l'une sur l'autre, si bien qu'on les distingue à peine. Lui seul voit ses ombres-jumelles qu'il chérit par-dessus tout. Lui seul sait quel est le prix qu'il a du payer et combien elles lui sont précieuses. Lui seul est convaincu d'avoir gagné un regain de jeunesse et vingt de vie grâce à elles...

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Artvic · il y a
Encore un sublime texte ou l'on est happé !! merci pour vos écrits !!
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Miraje · il y a
Un texte qui ne manque pas de poésie, faute d'ombre ...
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Fred Panassac · il y a
Très original et sympathique comme idée ! Dans un très beau style. Toutes mes voix !
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Jeanne · il y a
Bonsoir Perle,
Juste pour information : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/speciale-imaginarius-2018
Belle soirée.

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Ginette Vijaya · il y a
Un jardin qui connaît le secret de la jeunesse et de la vie retrouvée ! C'est palpitant !
Merci beaucoup de découvrir mon texte" la fontaine aux bulles" en lice également .

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Jean-Claude Renault · il y a
Une ombre perdue, deux retrouvées. Un jardin bien intéressant.
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Sandi Dard · il y a
Belle imagerie. ..
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Cétacé · il y a
J'aurais bien ajouté 5 voix, mais le site n'en veut pas, ne sais pourquoi .... mais je vais ré-essayer + tard, en tout cas ellesvous sont acquises! Cé.
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Perle Vallens · il y a
Merci
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Jean-Francois Guet · il y a
Ah ... le tracé des ombres de Georges Gromort ... le vieux maître du mien ... je vote des deux mains :D
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Perle Vallens · il y a
Merci Jean-francois !
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Reveuse · il y a
Très original cette quête de l'ombre perdue. C'est bien écrit et intéressant. Vous avez mes 5 votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte" L'ombre de Baptiste "
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