Le jardin de Nonomi

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le moment que je préfère c'est quand la plume prend le relais et déroule devant mes yeux stupéfaits et ravis une issue que je n'avais pas du tout prévue  [+]

Image de Eté 2017
Sa main se referma sur la chair rouge et chaude de la tomate. Elle la porta tout contre sa joue, ferma les yeux et sourit.
Elle resta là un long moment.
Dans le simple ravissement de cette sensation.
Puis elle se mit à la renifler, tout doucement, en prenant soin qu'elle ne se détache ; ce parfum d'été emplit tout son corps d'une joie rouge et claire.
Alors elle détacha ses chaussures. Elle avait soudain un besoin impérieux de sentir la terre directement.
La terre était douce, chaude et encore humide de l'arrosage du matin. Ses pieds s'enfoncèrent un petit peu et son sourire s'élargit.
Accroupie au milieu son potager, Nonomi adressa une prière de gratitude aux dieux et aux ancêtres.
Une brise se leva à ce moment-là et tous les parfums du jardin s'enroulèrent autour de sa pauvre mémoire, comme un baume.
Elle laissa les larmes couler sans les retenir et l'eau délivra les blessures tenues secrètes et put enfin les remettre à la Terre, qui les accueillit.
Elle voulut se lever pour entrer dans la petite maison mais elle ne le put pas : devant elle se dressait son défunt mari.
Un instant suspendue et figée, c'est tout naturellement que ses mains reprirent leur danse d'autrefois, et elle tendit ses bras vers lui. Elle entendit alors « Nono, Nono, ma Nono... »
« Tu vas bien ? » lui demanda-t-elle, tout en se reprochant immédiatement cette question qu'elle jugea déplacée.
Ce ne furent pas des mots qu'elle reçut en réponse mais un long échange d'énergie qui coulait entre deux mondes, là, au milieu des tomates, comme un pont invisible et flottant reliant la Terre et le Ciel.
Nonomi ressentit la profonde tristesse de son mari, elle la ressentit physiquement : c'était comme un bloc serré, lourd et froid qui pesait sur le cœur, qui fermait la gorge et paralysait tout le corps. Puis elle sentit ce chagrin commencer à fondre, à couler au travers de son propre corps et à se déverser dans le sol de leur jardin familier... Une sensation toute nouvelle prit place, quand toute la douleur fut enfin apaisée et remplacée par un état de paix immobile et légère ; elle aperçut alors le feuillage des arbres dans le soleil d'été.
Avec ce miroitement de lumière, elle sentit en son sein comme une confirmation de son choix : elle irait contre les recommandations du gouvernement et contre celles de son fils qui avait tout fait pour l'en dissuader, elle resterait là. Elle enverrait un panier d'abricots à son fils à Tokyo, où il avait préféré rester, et il comprendrait.
Bien sûr, les sacs de terre irradiée empilés devant sa porte et attendant d'être déplacés restaient pour elle d'une violence intrusive : c'était le jour où les membres de l'administration étaient venus les faire que son mari s'était suicidé. Il avait eu l'impression en voyant ces hommes enfermer la terre dans ces sacs en plastique noirs, la terre que lui cultivait depuis tant d'années, que c'était son âme qui était ainsi emprisonnée et étiquetée.
Mais ce matin-là, quand Nonomi enfourcha son vélo pour faire un tour dans le village désert, elle remarqua une lumineuse déchirure : un sac avait été transpercé, les graines enfermées à l'intérieur avaient continué leur cycle de vie, et elles avaient germé... donnant naissance à un arbrisseau qui surgissait là, maintenant, sous le regard serein de la paysanne de Fukushima.
Poursuivant sa course, elle entonna alors un chant qu'elle connaissait depuis l'enfance : « Je suis la Terre sacrée, je suis la Terre sacrée, et le moment venu, je reverdis, je reverdis ».

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M. Iraje · il y a
Un superbe texte, en forme d'hommage à ces déracinés de l'oubli ...
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Pascal Depresle · il y a
Un texte que j'ai vraiment aimé. 2motion et poésie au rendez-vous, que demander de plus. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci.
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Guilhaine Chambon · il y a
J'ai voté pour votre joli texte.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Yves Le Gouelan · il y a
La vie se révèle parfois dans des endroits inattendus, un texte très "japonais", entre actualité et passé.
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Lambda Quidam · il y a
merci, je me suis laissée inspirée par mon personnage et crois effectivement avoir rencontré " plumesquement" les esprits japonais ... : )
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Soseki · il y a
magnifique votre texte si poétique et émouvant et qui exprime si bien l 'esprit de ces japonais traditionnels fàce à cette catastrophe
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Lambda Quidam · il y a
merci
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Yasmina Sénane · il y a
Très émouvant !
Merci pour votre soutien.

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Lily Rose · il y a
Une histoire très touchante qui nous rappelle que la beauté de la vie nous est offerte par notre belle planète, une planète que pourtant nous détruisons... Merci pour cet instant de sagesse qui m'a fait du bien !
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Thara · il y a
Un beau partage de lecture, qui nous ramène à nos racines, la terre. Cette terre que nous n'avons pas su préserver, de la folie de certains hommes...
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Geny Montel · il y a
Terre blessée à jamais... De très belles émotions à travers ce texte.
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Aubry Françon · il y a
Tragique et bucolique. Une terre et ses habitants sacrifiés par la folie de prométhées voulant devenir les égaux des dieux... A ce sujet, j'ai un petit poème en magasin sur les liquidateurs de Tchernobyl qui pourrait vous intéresser. A vous lire.

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