Le jardin aux esprits

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2021
Ils avaient commencé par supprimer tous les bancs de la ville, les nouveaux étaient de forme si alambiquée que c’est à peine si l’on pouvait s’y asseoir. Des riverains avaient saupoudré le seuil de leur immeuble de picots pointus et dès la nuit tombée, les plus malins branchaient de minces jets d’eau sous les porches. Impossible de trouver un abri pour dormir.
Fatigué de ces trouvailles, Albert avait attrapé son barda avant de quitter la cité maudite. Il espérait que l’herbe serait plus verte à côté et les hommes moins bêtes. Il déchanta, la malveillance ne connaît pas de frontières, il revint sur ses pas, retrouva sa bouche de métro désormais interdite et les bénévoles au grand cœur, un sourire, une boisson chaude, un instant d’humanité vite évanoui dans les brumes vespérales. Il fréquenta les foyers, une nuit ou deux, côtoyer la misère des autres ne convenait pas à son goût pour la solitude, on a beau être à la rue, on n’en est pas moins un être de chair et de sang, singulier au milieu de ses frères d’armes. Il craignait qu’on lui dérobât son maigre baluchon, les effets d’une vie, une photo jaunie, sa médaille en laiton et le bout de chiffon de quand il était petit avec peut-être une maman. L’étoffe s’effilochait à force d’avoir été humée, caressée, câlinée, mais à ses yeux plus riche que tous les brocarts, plus douce que la soie, mieux qu’une guipure, un pan de sa vie, un morceau de son âme.
Un soir, il déambulait dans le quartier du vieux cimetière, il aperçut le gardien fumant une cigarette avant de fermer la lourde porte de fer, toujours selon le même cérémonial. Il faisait les cent pas, longeant le mur couvert de lierre, dans le jour finissant, on pouvait repérer la pointe rouge du mégot, puis il toussait, remontait son col, alors seulement il poussait le portail et s’en retournait chez lui. Albert avait calculé qu’il pourrait se faufiler et se reposer de ses pérégrinations à l’intérieur du jardin aux esprits comme il nommait ce lieu de paix.
Dans ce bain de silence il crut se purifier de ses années d’errance, il contemplait les longues ombres des stèles de marbre bleues, roses ou grises, sereines compagnes, il s’imprégnait des senteurs d’humus sous les platanes qui borduraient les allées caillouteuses. Les chrysanthèmes fanaient déjà qui avaient illuminé les jardinières d’améthyste ou bien d’or. Il cherchait un coin tranquille pour passer la nuit, quelques heures au calme avant de retrouver le tumulte de la ville, les passants pressés et les lumières vives, quand il avisa un bosquet de cyprès, tout au fond du domaine. Il approcha à pas feutrés, empli de respect pour ceux qui reposaient sous la terre foulée de ses souliers troués. Au milieu du petit bois, une chapelle de haute lignée, gravée d’un nom de famille à rallonges dont il manquait les dernières lettres, effacées par le temps, impitoyable jusqu’aux plus fortunés. Les vitraux brisés témoignaient d’une époque révolue, la pleine lune inondait les moulures de pierre d’une lueur crue, des angelots souriaient, maintenant de leurs doigts potelés des guirlandes de roses nouées de rubans. Albert fit mine d’ouvrir la porte, la serrure rouillée céda sous le geste pourtant délicat. L’autel avait été autrefois nappé d’un linge ivoire liséré de dentelles, sous des écailles de plâtre souriait le visage incliné de la Madone, des fleurs sèches mêlées d’une antique poussière tapissaient les dalles du sol, un crucifix dominait l’ensemble de son éternité.
Albert se signa avant de pénétrer dans ce qui allait devenir son antre, sur la pointe des pieds, il jaugea la superficie, estima que le réduit pouvait accueillir un homme de petite taille, pourvu qu’il se recroquevillât. Il étendit sa couverture râpée, posa la tête sur son sac à trésors et s’endormit sous les cieux étoilés, le plafond indigo constellé d’astres dorés.
Il trouva son gîte confortable, l’aménagea d’un duvet récupéré aux encombrants et d’un réchaud à gaz pour chauffer ses aliments, il y entassait de vieux journaux, un morceau de miroir dans lequel il apercevait enfin le reflet d’un homme rasé, et d’autres colifichets. Il apprenait le luxe de l’inutile, ajoutait des touches de couleur à la grisaille de son existence.
C’était comme si deux équipes surveillaient le vieux cimetière, celle du jour qui, sous un uniforme marine, prenait son service au petit matin, et sa relève, Albert, quand tombait la nuit. Jamais les deux hommes ne se rencontraient, le gardien ne poussait plus jusqu’au bosquet de cyprès, situé trop haut pour ses vieilles jambes, et Albert s’installait dans son étrange vie, isolé, loin des humains. La journée, il faisait la manche ou récupérait les rebuts dans les poubelles et le soir il rentrait « chez lui », selon la chance, avec de quoi cuisiner un fricot ou tailler une tranche de pain dans une miche rassise.
Il lui arrivait d’avoir mauvaise conscience à occuper un lieu révéré, s’accusait de sacrilège, alors il se remémorait la prière apprise à l’orphelinat, la récitait aux saints esquissés sur les murs de la chapelle et se consolait, puisque le ciel pourvoyait à son abri, il renouvelait le bail.
Le gardien prit quelques jours de congés. À son retour et malgré ses douleurs, il se rendit au bosquet, étonné de ne pas apercevoir Albert. Dès le premier soir, il avait compris le manège de cet hôte curieux et n’en avait soufflé mot à personne. Lui aussi avait connu des jours sombres et se souvenait de qui lui avait tendu la main. Il s’approcha, surpris de ce qu’Albert n’ait pas encore franchi le portail pour aller glaner sa pitance, c’était son heure. Il est vrai que la nuit avait été glaciale, un vent mordant avait décoiffé le pays, déposant sur la chaussée une couche de givre bleuté. Il appela doucement, pour ne pas l’effrayer, comme on le ferait d’un enfant endormi. Il frappa à la porte de la petite chapelle, sans réponse, il la poussa et s’essuya les pieds avant d’entrer.
Albert gisait devant l’autel, il tenait entre ses mains la photo d’une femme, il souriait.
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Fred Panassac · il y a
Bravo Chantal pour ce très joli Prix !
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Chantal Sourire · il y a
Merci Fred !
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Trebor · il y a
Félicitations Chantal...
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Chantal Sourire · il y a
Merci Trebor !
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations Chantal !
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Chantal Sourire · il y a
Merci Isabelle !
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Sylvie Legendre · il y a
Bravo pour cette récompense !!!
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Chantal Sourire · il y a
Merci Sylvie !
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Anne-Marie Menras · il y a
Tous mes compliments pour ce prix ! Je viens seulement de découvrir votre texte qui m'a émue aux larmes.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Anne-Marie !
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M. Iraje · il y a
Bravo pour ce nouveau trophée dans ton ... jardin.
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Chantal Sourire · il y a
Merci M Iraje !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Chantal !
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Chantal Sourire · il y a
Merci Alice !
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Camille Berry · il y a
Bravo Chantal !
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Mireille Béranger · il y a
Bravo, Chantal ! Je suis ravie de votre place, amplement méritée, sur le podium hivernal.
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Chantal Sourire · il y a
Merci Mireille !
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Virgo34 · il y a
Bravo !

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