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Le hasard n'existe pas

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J'avais quatorze ans et je lisais « Salut les Copains ».
Un jour, une photo attira mon attention. Elle représentait un petit couple style « Amoureux de Peynet » : une jeune fille sage et un petit jeune homme brun.
Cette photo était tirée d'un film de François Truffaut qui s'appelait « Baisers volés » et le jeune homme était Jean-Pierre Léaud. Le petit garçon des « 400 coups » avait grandi. Enfin, pas tant que ça. Son visage avait changé aussi. Plus maigre.
J'allai donc un jeudi après-midi voir le film avec ma mère, au balcon. Ça faisait plus chic.
La scène du baiser dans l'escalier de la cave m'impressionna tant que longtemps j'oubliai le reste du film.
Au sortir de la salle, ma mère eut une réflexion. Elle me dit que Jean-Pierre Léaud « parlait faux ». Je me demandais ce que cela voulait dire « parler faux ». Moi, je le trouvais si drôle et si émouvant à la fois... Pour une fois qu'un acteur ne prenait pas un plateau de cinéma pour la Comédie Française. Lui ne fabriquait pas. Sa façon de parler, après tout, c'était son naturel à lui et je l'aimais comme ça. Et puis n’y avait-il pas eu le phrasé asthmatisant de Louis Jouvet, celui illuminé de Robert le Vigan ?...
Et j'ai oublié...
Je n'ai pas vu « Les deux Anglaises », je n'avais que dix-sept ans.
Un jour de 1978, la télévision redonna la série Doinel. La Léaudite me reprit et je courais voir « L'amour en fuite ». Un peu moins beau Doinel. Moins la pêche.
Le film me rendit extrêmement triste. Plus jamais d'Antoine. Plus de nouvelles de Léaud.
La télé rediffusa « La nuit américaine » en septembre 1984. Puis ce fut le 21 octobre, la mort de François Truffaut. Une tumeur au cerveau l’emportait. Il avait cinquante-deux ans.

Le jeudi 24 octobre, j'allai au cimetière Montmartre. Je le cherchai. Je ne le reconnus pas tout de suite. Il était seul. Son imperméable était froissé et il portait d'immenses lunettes noires. Complètement démesurées, à la taille de son chagrin, probablement.
Je me fis alors cette promesse : je n'avais jamais écrit à François Truffaut, je n'avais jamais osé. Maintenant qu'il n'était plus là, je comprenais bêtement que jamais je ne pourrais lui dire ne serait-ce que merci, qu'il faut dire aux gens qu'on les aime lorsqu’ils sont en vie, même s'ils ne doivent pas vous répondre.
Ma décision était prise : je rencontrerai Jean-Pierre Léaud par tous les moyens.
Le plus simple était d'aller frapper à sa porte et lui dire : « Monsieur Léaud, je suis la femme de votre vie. Mes valises sont là. Puis-je entrer ? »
Ce que je ne fis évidemment pas. D'ailleurs pour une bonne raison. Je n'avais pas son adresse.
Mais comment la trouver cette adresse ?
Je téléphonai à quelques connaissances journalistiques qui ne savaient rien de lui et qui durent se demander si je n'étais pas devenue subitement folle.
Je ne pensais qu'à ça. Je lui écrivis donc calmement aux Cahiers du Cinéma « aux bons soins de Marc Chevrie ». Je signai Sophie Fichini, du nom de la petite fille modèle que j’avais donné à mon magasin rue André Del Sarte.
Je plantais ma tente devant la boîte aux lettres qui resta désespérément vide.
Je lui envoyai alors un cadeau (un porte-plume en verre) par l'intermédiaire de son agent Artmédia. Je signai cette fois de mon véritable nom.
Le paquet me revint quelque temps plus tard avec la mention « objet non réclamé ».
Je dénichai alors un journal datant de 1983 où se trouvait un article qui me sembla affreux : « Jean-Pierre Léaud a 40 ans ! Portrait d'un enfant déçu ».

Mais il était écrit tout de même quelque chose d'intéressant : « Là, de retour chez lui, un atelier d'artiste perdu au fond d'une cour verdoyante... ». Cette phrase ne quittait pas mon esprit... Un atelier d'artiste ? Au fond d'une cour verdoyante ! Montmartre ? Ou ailleurs ?... Mystère. Je ne pouvais quand même pas pousser toutes les portes cochères de Paris.
C’est alors qu’une de mes amies comédiennes, Marie Cuvelier, m'invita un soir à l’accompagner chez une certaine Anne-Marie. Elle m'expliqua en route que cette fille était Suisse et qu'elle habitait pour quelque temps à Montparnasse dans un appartement qu'on lui prêtait. Nous pénétrâmes sous le porche. C'était magnifique. L'immeuble se situait face au cimetière Montparnasse. Il y avait des arbres et de grandes verrières.
L'appartement qu'occupait Anne-Marie était au rez-de-chaussée à droite au fond de la cour. C'était un duplex. Tout était beau et je me sentais bien. J'étais assise face à la fenêtre et nous dégustions des huîtres. Dehors, le soir tombait.
Tout à coup, une ombre passa, coiffée d'un chapeau style Aristide Bruand.
Arrêt sur image, je laissai tout tomber. Les regards se tournèrent vers moi. Je bafouillai :
— Non, ça va... Mais qu'est-ce qu'il fait là... Jean-Pierre Léaud ?
— Mais il habite là. C'est le voisin !
Et chacun de raconter une anecdote sur la célèbre « égérie de la nouvelle vague ».
Je n’entendais pas. J'étais folle. Mais oui bien sûr ! La cour verdoyante... Les ateliers d'artistes.
Le lendemain, je me levai de bon matin, bien décidée à faire le pied de grue autant qu'il faudrait pour le voir.
J’étais comme une petite fan ridicule devant la porte de Tokyo Hotel. J’avais trente ans.
J'attendis. Je m'étais habillée exclusivement de noir et blanc pour ressembler à une pellicule de film.

Vers midi, il sortit de sa tanière.... accompagné d'une petite blonde un peu chic. Ah ! Je n'avais pas pensé à ça. Ils me croisèrent sans mot dire. Lui les yeux rivés au sol sans même m'adresser un regard. La pellicule était transparente.
Putain de merde, comme dirait Camille Bliss !
J'appris alors par Anne-Marie, dont je m'étais fait une alliée, que les femmes ne cessaient de défiler chez lui. Ouf ! Plusieurs, c'est mieux qu'une.
Je surnommai Anne-Marie « La femme d'à côté ».
Mais la femme d'à côté déménagea...

PRIX

Image de Automne 2014
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Subtropiko · il y a
Mon unique contact avec Léaud fut moins romantique : il était couché sur le sol d'un commissariat où on l'avait conduit à la suite d'un incident de... voisinage (il avait dû consommer quelque substance faisant perdre le contact avec la réalité ?). Mais je clique avec grand plaisir, pour ce TTC en forme de brève rencontre !
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Maryse Battistuzzi · il y a
Si je me souviens bien (mais il y a eu peut-être plusieurs "incidents...), cela se passait un 15 août dans les années 80, avec une de ses vieilles voisines. Il habitait bld Edgar Quinet. Il y est peut-être encore. "Brève rencontre", j'ai vu ce film j'avais quatre ans et il a impressionné toute ma vie.
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Subtropiko · il y a
C'était sûrement cela, car il était question, effectivement, d'une vieille voisine qui avait eu à souffrir (genre : un coup de pot de fleurs sur la tête, ou quelque chose du même tonneau).
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup ce texte pour différentes raisons ce qui ne m'empêche pas d'être d'accord avec votre maman : Léaud "parle faux" ;-)
Une très belle phrase a attiré mon attention : "il faut dire aux gens qu'on les aime lorsqu'ils sont en vie, même s'ils ne doivent pas vous répondre".
J'espère que vous ne m'en voudrez pas si votre contact cruel (???) avec la "réalité" Léaud m'a fait sourire.
Bonne journée :-)
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Maryse Battistuzzi · il y a
Bonsoir Joelle et une très bonne année si loin l'une de l'autre ! Ahhh ! Léaud fut un des grands amours de ma vie. Truffaut davantage encore. Je l'ai eu une fois au téléphone. C'est tout. à très vite !
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Christel Léger · il y a
Très bien écrit !! Bravo Maryse !!!
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci Christel !!
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Utilisateur désactivé · il y a
Sympathique ! pour une fan de Truffaut comme moi, ça me parle...et on ne sait pas démêler le vrai du faux de cette anecdote et c'est bien!
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Maryse Battistuzzi · il y a
Merci. Cela me fait très plaisir que vous aimiez. :)
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