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Livio

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LAURÉATE
Sélection Jury

Mon père fut un homme infidèle.

J’avais une dizaine d’années lorsque je pris conscience de cette réalité. Juan Manuel – baptisé ainsi par mes grands-parents, exilés argentins, en hommage à Juan Manuel Fangio, grand pilote automobile des années 1950 –, n’était pas du genre à se laisser charmer par de jeunes vénus aux silhouettes suggestives. Il les trouvait fades et superficielles, tout le contraire de ma mère. Lui, son carburant érotique, c’étaient les voitures, une passion torride dont il avait hérité génétiquement. L’adultère mécanique était son opium. Le garage de notre villa lui servait de lieu de débauche. La nuit, tous les week-ends, pendant les vacances, mon père faisait l’amour à ses voitures. L’expression peut sembler curieuse mais il fallait le voir s’affairer autour de ses trois maîtresses, passant de l’une à l’autre avec un appétit jamais rassasié. Il s’occupait tout d’abord de leurs carrosseries qu’il caressait avec un chiffon doux, sans négliger une parcelle de leur peau métallisée. Il s’attardait sur les ailes avec une douceur que je ne lui avais jamais connue. Après ces préliminaires soignés, il ouvrait leur capot et plongeait son corps dans leur moteur. Dans cette position acrobatique, les deux pieds souvent décollés du sol, le mécanicien ne dissimulait pas son plaisir : il marmonnait des mots en espagnol, poussait des petits gémissements étranges, se déhanchait par saccades, s’enfonçait toujours plus loin pour accéder aux pièces les plus éloignées et finissait par pousser un cri de satisfaction lorsqu’il parvenait enfin à remplir l’objectif de sa plongée dans les viscères de la voiture. Il se redressait alors, essuyait ses mains graisseuses sur son bleu de travail et refermait délicatement le capot. Sans temps mort, il passait ensuite à une autre amante. L’enfant que j’étais observait ces scènes cocasses avec un œil tendre et amusé. Aujourd’hui, ces images insolites refont parfois surface pendant mes ébats sexuels avec mes partenaires féminines. Je le déplore et j’en suis gêné vis-à-vis d’elles. Il ne m’est cependant jamais venu à l’idée de leur en parler.

Le harem automobile de mon père comprenait trois modèles très différents. Sa vieille Delahaye noire de 1949 était une maîtresse sobre et élégante. Juan Manuel appréciait ses rondeurs et ses chromes aguicheurs. Il éprouvait une vraie tendresse pour elle. A ses côtés, La DS 19 Citroën vert bouteille de 1967 étalait sa silhouette rutilante sous les néons du garage. Un côté « dominatrice » se dégageait d’elle, dû, entre autres, au cuir luisant de ses fauteuils. Mon père aimait les plaisirs éclectiques. Enfin, au milieu de ce lupanar empli d’odeurs sensuelles – selon Juan Manuel –, d’huile de vidange et d’essence, celle qui faisait vibrer son cœur dès qu’il s’en approchait, c’était la Porsche 911 gris anthracite de 1971. Cette créature aux courbes parfaites bouleversait mon père. Je le voyais tourner autour d’elle juste pour le plaisir des yeux, comme il disait. Quand elle le fixait avec ses mirettes rondes et craquantes, il interprétait ce regard comme une invitation à partir loin avec elle. Juan Manuel aurait voulu l’emmener en Corse, sur des routes sinueuses qui défient le vide et toisent la mer Méditerranée. Ils auraient découvert ensemble les paysages à couper le souffle de l’intérieur de l’île. Le soir venu, ivres d’un bonheur asphalté, ils se seraient arrêtés dans des villages pittoresques où ils auraient dormi, seuls, peau contre cuir, à l’écart des voyeurs. Mon père était tombé amoureux d’une allemande.

Face aux infidélités répétées de son mari, ma mère préféra capituler plutôt que de se battre. Elle était confrontée à une situation de polygamie qu’elle jugeait supportable. D’autres femmes, dévorées par la jalousie, auraient craqué. Conscient d’avoir épousé une perle rare, Juan Manuel continua donc à faire montre d’empathie et de bienveillance avec elle. De temps à autre, tous les deux partaient manger au restaurant ensemble... à bord de la voiture de ma mère, sa mansuétude ayant des limites. A l’école, des camarades me racontaient que leurs parents se disputaient souvent et qu’ils dormaient dans des chambres séparées. Mon père et ma mère, eux, continuaient de partager leurs nuits et d’entrelacer leurs corps, sauf quand Juan Manuel décidait subitement de découcher et partait se blottir dans les bras en acier d’une de ses maîtresses.

Je fus donc préservé par mes parents qui considéraient qu’une banale crise de couple ne devait pas perturber leur enfant unique. Les maîtresses de Juan Manuel m’avaient adopté. Le week-end, mon père m’emmenait avec lui sillonner les belles départementales autour d’Avignon. J’aimais le prestige indéniable de la Delahaye, la forte personnalité de la DS, l’énergie communicative de la Porsche. J’avais moi aussi adopté les maîtresses de mon père. Lorsque se profila mon adolescence, j’éprouvais même quelques sentiments confus pour la Porsche, au demeurant ma belle-mère ; mon bas-ventre tressaillait régulièrement lorsque je prenais place sur son siège passager et passais ma main sur le tableau de bord pour apprécier le grain de son cuir.

Nous formions donc une famille unie qui jouissait de la vie, peut-être plus encore que d’autres familles plus conventionnelles. Cette période de rêve et d’harmonie s’acheva tragiquement un soir d’été. Mon père et son allemande étaient partis pour une escapade vers le Mont Ventoux. Ils approchaient des premières pentes de celui qu’on nomme le géant de Provence lorsque Juan Manuel perdit inexplicablement le contrôle de sa maîtresse. Au sortir d’un virage vicieux, la Porsche dérapa et s’enroula violemment autour d’un platane. En une fraction de seconde, les amants se transformèrent en une compression de tôle et d’os.

En une fraction de seconde, je devins doublement orphelin : de mon père et d’une de mes belles-mères.

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Muirgheal James · il y a
Mon père était fou de voiture, feu mon ami spécialiste de voitures de collection m'en parlait beaucoup et je les vois entre ces lignes...
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Lydie Codez · il y a
C'est vraiment très beau et délicatement imagé. Je suis émue, et pourtant je ne suis pas fan de voiture ! Bravo !
N'hésitez pas à lire mon TTC en compétition, j'en suite fière : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fais-ce-que-tu-as-a-faire

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Manodge Chowa · il y a
Une histoire très agréable et très ingénieuse surtout ; elle est bourrée de scènes érotiques sans qu'on puisse l'accabler de faire du bas-ventre le sujet. Bravo!
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Arf · il y a
Belles descriptions physiques et sentimentales, la fin est rude mais c'est la fin. :)
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Nais · il y a
Les histoires d'amour finissent mal,...en général. Bravo pour ce récit qui m'a tenu en haleine jusqu'au fatal dérapage !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo bien dit, j'ai aimé, je vote, voir "Lettre à maman" sur mon compte, merci
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Anne Marie Menras · il y a
Un harem original et drôle, malgré la fin tragique...Félicitations !
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Marie · il y a
J’ai aimé votre texte. Bravo !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Livio, je relis avec grand plaisir votre texte apprécié il y a un moment déjà et je suis ravie que vous ayez obtenu le Prix du Jury avec ce thème original et inattendu.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Félicitations Livio!
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