Le haijin

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En compétition

Si je savais dessiner, je peindrais des paysages mélangés, réels ou fictifs, naturalistes ou intérieurs, imaginaires ou malaxés par la mémoire. Ah, je les vois si bien ! Mais comme je ne sais  [+]

Image de Été 2020

Depuis le début du confinement, mon voisin poète s’est mis en tête de fabriquer des haïkus. Le problème est qu’à peine l’âne a fini de braire, et tandis que le jour naissant gomme la lune avec patience, il s’attelle à cet ouvrage. Pour ne plus entendre les coups de marteau qui proviennent de son atelier, je mets un marque-page à mon rêve et, pieds nus sur les tommettes, vais fermer la fenêtre, coupant le sifflet au rougequeue noir qui a fait son nid dans la grange. Mais ensuite, je ne retrouve plus ma page et me lève avec un soupir.

Il fait encore frais. Ma tasse fume comme une chaumière dans un paysage hivernal. J’ai si bien fait les carreaux au vinaigre blanc, la veille, que le ciel bleu pâle d’avril entre par la fenêtre. Le soleil levant jette ses bras nus et frissonnants sur le carrelage de la cuisine. Il me semble que l’air tremble d’émoi, mais lorsque j’ouvre la porte pour respirer le jardin, je vois que ce n’est qu’un bourdon des champs, beige et roux, qui pollinise les mille fleurs violacées du romarin.

Je décidai ce matin-là d’aller voir mon voisin, sitôt finie ma tartine de miel de bourdaine, pour lui suggérer de revoir la planification de sa journée de travail. Il pourrait par exemple, plutôt que griffer, scarifier, poncer, usinage si sonore qu’il couvre même le chant du coq, réserver pour cette heure matutinale les opérations les moins bruyantes de la fabrication des haïkus, le trempage du papier et le séchage entre des feuilles de soie et des ais de relieur.

Je traversai la cour herbeuse qui nous sépare. Devant le mur de son atelier s’élevait un amoncellement de métaphores rechapées, sur lequel était posée de guingois une bassine débordant d’e muets à moitié élidés. Un sac de jute effiloché d’où s’échappaient des diérèses traînait dans l’herbe folle, où des rimes pauvres se tenaient embrassées pour se réconforter. Il me fallut enjamber un fatras d’hémistiches et de césures tordues achevant de rouiller, avant de venir m’accouder à la porte de l’atelier, une grande porte charretière dont les vantaux du haut étaient grands ouverts.

Je fus encore plus effaré en découvrant que le râtelier à outils était vide. Où étaient les mailloches dont il martelait jadis ses sonnets, les tricoises à triolets, la petite scie pour découper les rondels, le rogne-pied pour les vers impairs. 

— J’ai tout bazardé, me dit-il, levant les yeux et lisant la stupeur dans les miens. S’il y a quelque chose qui vous intéresse là-dedans.

Il me désignait de son dégorgeoir une sacoche de cuir poussiéreuse aux sanglons effrangés, abandonnée dans un coin sur la terre battue.

— Je n’ai gardé que le compas de 5 et le compas de 7, tout le reste… ah tu vas rentrer, toi, à la fin…, pardon, ce n’est pas pour vous, bien sûr, c’est le kigo qui me donne du souci, je suis obligé de forcer le kireji. Qu’est-ce qui vous amène de si bonne heure ? Entrez. 


J’étais intimidé. Le lieu sentait le vernis, la gomme arabique, le corindon et la résine de pin. Il y avait une cafetière à demi pleine sur le poêle à bois. Un transistor diffusait Les Quatre Saisons, jouées par Nemanja Radulović. Sur l’établi tout en longueur s’éparpillaient des mores de toutes les couleurs, certaines inspirées du feuillage et des herbes, d’autres du chant mélodieux des oisillons, d’autres encore du murmure des fontaines. Le poète, en sabots, portant un tablier de cuir, me fixa d’un air interrogateur. Je remarquai pour la première fois ses yeux vairons, l’un d’un marron foncé de suie, l’autre couleur de la mer à Ostende.

J’essayai de déchiffrer les minuscules haïkus qui pendaient, tenus par une pince à linge à une ficelle tendue sous le plafond.

— Ils sont finis, ceux-là ? demandai-je.

— Ah oui, dit-il, pour être finis, ils le sont. Cuits, recuits, brunis.

— Ils ont l’air magnifiques !

— C’est vrai, ça vous plaît ?

Il m’en a donné un. J’étais venu pour me plaindre, et voilà que…

Je revins à pas lents, trébuchant dans l’herbe. Je surpris une grenouille verte, qui s’enfuit vers l’amélanchier. Une joie ineffable m’étourdissait. Je ne cessai de le relire, bien que le sachant déjà par cœur. Je me demandai ce que ça pouvait bien valoir, et comment le mettre en valeur. Je passai le reste de la matinée à essayer différentes places, sur la table en bois de cerisier en fleur, sur le dessus de la cheminée de granit dédiée à l’ikebana, à la tête de mon lit dans un bol raku.

À midi, je me décidai. J’optai pour une salade et je fis bien. Le haïku, finement haché, mêlé à de jeunes pousses de plantain, avait un goût subtil de champignon, qui se prolongeait en bouche par une note légère de miel de trèfle blanc.

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De margotin · il y a
Un très bon texte.
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Long John Loodmer · il y a
Où il est démontré que le Haïku est une industrie pour certains. Mais il y a encore de bons artisans, notamment sur Short.
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Vrac · il y a
C'est vrai que les haïkus industriels manquent de goût. C'est bien simple, moi je n'arrive même pas à les terminer
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Anna Mindszenti · il y a
Je ne lirai plus jamais un haiku du même œil... de belles images et un excellent sens de l'absurde tout au long de ce texte.
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Vrac · il y a
Merci Anna
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Celestine Troussecotte · il y a
« À midi, je me décidai. J’optai pour une salade et je fis bien. »
Elle avait le goût de la rencontre, un léger fumet de curiosité et le croquant des mises à l'aise rapides, quand on se sent en confiance comme guidé par un fil invisible. Le repas continua longtemps, répandant ses notes sucrées sur les coeurs en présence, et exaltant la saveur subtile d'un contexte un peu mystérieux. Tous les ingrédients furent réunis pour garder un éblouissement des papilles et des pupilles.
À midi, je me décidai. J’optai pour une salade et je fis bien.
•.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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Vrac · il y a
Ainsi, à midi, tous deux nous fîmes bien !
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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte, très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte ....Bravo 👏🏽
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Vrac · il y a
Merci Lasana
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Flore · il y a
Un peu surprise par le bruit causé par le haijin...les haïkus, j'imaginais un silence quasi monacal, zen...mais la poésie a donné vie à son atelier pour de belles images, merci pour ce partage.
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Vrac · il y a
Moi aussi j'étais comme vous, je prenais les haïkus pour des histoires de grenouilles plongeant dans un vieil étang... Merci Flore
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LaNif · il y a
Tant de poésie... toute la poésie ... Je suis passée hier chez le poète. J'avais entendu dire qu'il se débarassait de tous ses beaux outils.Et comme j'avais besoin d'un très bon brunissoir, je m'étais finalement risquée à le lui demander. La porte était fermée, le jardin bien rangé. Hola, y-a-t'il quelqu'un par ici ? Personne ne répondit. je frappai chez son voisin. Pas de réponse non plus. L'ordre là aussi était parfait, les arbustes odorants bien taillés, les fleurs épanouies. Je vis un rouge-queue noir qui semblait familier des lieux. Ne vous inquiétez pas me dit-il. Ils sont partis tous les deux, faire ce que font les poètes quand ils cherchent leur muse. L'oiseau tenait dans son bec un petit objet brillant. Le poète l'a laissé pour vous, me di-il. C'était un brunissoir ancien au manche de bois serti d'argent et chose rare pour un vieux brunissoir, il possédait une tëte d'acier trempé bleuté.
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Marie Quinio · il y a
Encore, LaNif, encore ! 😘
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Vrac · il y a
Vous racontez si bien la suite de l'histoire sans fin, chère LaNif
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Sandrine Michel · il y a
Un brin de saveurs, de poésie... Une belle réussite
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Vrac · il y a
Merci Sandrine
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Christiane Tuffery · il y a
tout est délicieusement ciselé, façon dentelle et se termine par une dégustation des plus subtiles. Bravo. C'est très bon comme d'hab.
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Vrac · il y a
Et quand on a goûté, on ressort de la dégustation avec une boîte de haïkus ! Un peu comme dans les caves troglodytes de Vouvray et Montlouis. Ne vous en faîtes pas, c'est de moi que je me moque. Merci Christiane
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Marie Quinio · il y a
Quelle poésie goûteuse !! Encore !
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Vrac · il y a
Allez-y, les haïkus ne font pas grossir

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