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Le Guerrier et la Magicienne

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Philippe Collas

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Au milieu du XIème siècle des tribus arabes originaires de Haute-Egypte, les Banu Hillal («  Fils du Croissant ») et les Banu Sulaym, envahirent le Nord de l'Afrique, notamment l'Algérie actuelle et la Tunisie. Ils y avaient été encouragés, semble-t-il, par le Calife du Caire. Ils s'emparèrent de villes comme Mascara et El Ouargla et cohabitèrent, pas toujours bien, avec les populations déjà installées. S'alliant aux uns puis aux autres, ils se maintinrent jusqu'en 1152, date à laquelle le premier Calife almohade, le redoutable Abdel Mumen, maître du Sud de l'Espagne et de l'actuel Maroc, qui venait de triompher des Almoravides, décida d'en finir avec eux.


Un guerrier Banu Hillal partait combattre le Calife de Marrakech. Chemin faisant, il cherchait un endroit pour dissimuler les quelques pièces d'or et objets d'argent qui constituaient son trésor. Il s'enfonça dans la montagne, dans un endroit qu'on disait habité par une magicienne, et s'arrêta près d'un grand rocher, dans un vallon aride et rocailleux. Après avoir regardé autour de lui, il s'agenouilla pour creuser avec sa grande épée neuve, et enfouit sa fortune sous le rocher.
Quand il releva la tête, il aperçut une femme : la Magicienne. Il savait que cette femme était puissante, avait le pouvoir de chasser les djinns et tous les esprits maléfiques. Elle lui parla en premier :
— La paix soit avec toi. Ton trésor ne craint rien. Quand tu reviendras, il sera devenu d'une valeur inestimable. Je vois que tu pars en guerre.
— Oui, contre le Calife.
La Magicienne, réfléchit :
— Si tu promets de m'épouser à ton retour, je te protégerai contre tes ennemis. 
Le guerrier hésita. La Magicienne n'était ni belle, ni laide. Il comptait ramener beaucoup de captives, et il n'aurait que le choix des concubines. Pourquoi s'embarrasser d'une telle fiancée ? Cependant, une protection magique pouvait lui être utile. D'autre part, il pouvait arriver tellement de choses... Promettre ne l'engageait finalement pas beaucoup. Il s'engagea.
La Magicienne ôta de son poignet un lourd bracelet d'argent, et le mit elle-même au bras du guerrier.
— Ce bijou déviera les coups qui te seront portés. Mais il ne te rendra pas invulnérable. 
Elle le regarda dans les yeux.
— Prends garde à toi. N'oublie pas que nous sommes unis, désormais.
La Magicienne repartit vers la montagne, elle se retourna après une centaine de pas, puis disparut entre les rochers.

Le guerrier rejoignit l'armée des Banu Hillal et des Banu Saymal. La guerre fut terrible. Les soldats du Calife Abdel Mumen, venus d'Andalousie, se battaient mieux qu'eux. Il vit tomber autour de lui ses frères, ses cousins, les hommes de sa tribu. Les balles de fronde sifflaient autour de lui, rebondissaient parfois sur son bouclier, aucun coup ne l'atteignait. À l'ultime bataille, un coup de pique perça sa cuirasse de cuir et lui déchira la peau du côté du cœur, puis une flèche lui traversa la cuisse droite. Il put l'arracher aisément, surpris d'en souffrir si peu.
Les survivants s'enfuyaient, les étendards des Almohades recouvraient le champs de bataille et leurs cris de victoire roulaient comme des vagues. Le guerrier prit la fuite à son tour.

Au bout de plusieurs jours, seul, assoiffé, affamé, sur son cheval fourbu et boiteux, il revint à la montagne. Il s'agenouilla à nouveau devant le grand rocher et entreprit de creuser avec son épée usée, il entra vainement sa main dans la cavité. Vide. Son trésor avait disparu. Il pleura, puis épuisé s'endormit à l'ombre du rocher.
Une sensation d'humidité le réveilla. Sous sa main, la terre était mouillée. Il sortit à nouveau son épée, dégageant la terre, et vit sortir un mince filet d'eau claire, qui devint vite une source. Il y trempa ses mains, son visage brûlé par le soleil, ses cheveux poisseux, et but à en perdre la respiration.
Un bruit de cailloux qui roulent : la Magicienne était de retour. Elle portait une large corbeille décorée de Cytises blanches, chargée de dattes fraîches, d'oranges et de citrons. Le guerrier ne la reconnut pas, elle avait maigri, sa peau avait pâli, elle boitait.
— Voici pour nos noces, veux-tu encore m'épouser ?
Le guerrier regarda l'eau qui coulait maintenant comme un torrent de sous le grand rocher, elle se répandait et déjà de-ci de-là, des pointes verdâtres perçaient le sol, il se sentait rempli d'une force nouvelle, il reprit son épée : la lame était réparée, et brillait comme une arme neuve.
La Magicienne eut un malaise. Le guerrier la reçut dans ses bras, il la trouva soudain très belle et la désira. Il découvrit ses blessures : une plaie profonde à la cuisse droite, et une autre qui lui déchirait la poitrine du côté du cœur. Aux mêmes endroits que lui. Il replaça le bracelet magique au bras de la Magicienne, et aussitôt elle reprit souffle et couleurs.

Le guerrier décida de s'établir ici. Son clan était dispersé, les soldats du Calife déportaient les tribus. Il ne lui restait plus au monde que la Magicienne, et ce vallon qui reverdissait, attirant les oiseaux et les animaux. Une brume d'été recouvrit le vallon, nul ne put jamais y revenir.

PRIX

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Hamza DIB · il y a
j'ai lu et apprécié cette histoire. Bravo et mes voix
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Philippe Collas · il y a
Merci. J'espère que mes autres contes vous plairont autant
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Valerie Rosier · il y a
Très belle histoire ! joliment contée, sans superflu , efficace donc ! bravo
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Alberto Trentinher · il y a
Belle histoire dans l'histoire..bien contée et fascinante, bravo mes voix!
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M. Iraje · il y a
Un beau conte d'effets ...
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cath44 · il y a
Mes voix philo ! Je ne sais pas quelle était votre idée en rédigeant ce très beau conte 🦄, mais ce qui me vient spontanément : Quand l'Homme se retrouve face à face avec lui même, avec srs blessures et ses joies.
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Philippe Collas · il y a
Une des idées était de démontrer que la femme protège l'homme, et les êtres qu'elle aime.
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cath44 · il y a
Comme quoi, chacun son interprétation ! La vôtre me plaît ; peut-être parce que je suis une femme ? 😉. Quoiqu'il en soit, cela reste un beau conte que j'ai aimé. 👍
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Alain.Mas · il y a
Très beau compte qui finit merveilleusement bien. J'ai écrit un poème sur la Bretagne bleue, si cela vous intéresse de le lire. Merci.
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Philippe Collas · il y a
Je le lirai avec plaisir.
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jusyfa *** · il y a
Mon vote avec plaisir.
Julien.

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Nualmel · il y a
J'aime beaucoup ce beau conte. Très romantique.
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Elisabeth Marchand · il y a
Tout est bien qui finit bien... + 5
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Zouzou · il y a
pour la magie du conte, +5 !
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