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Le guerrier de la liberté

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Yannick Badot

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Epaule contre épaule, nos enjambées à l’exacte semblable, nous courrons.
Baïkkal, le chamane de notre clan à mes côtés, une force tranquille enveloppe mon âme.
Ce sentiment de joie profonde que je ressens en sa présence est teinté d’une fabuleuse sensation de liberté.
Sur ma peau tannée par l’air vif des steppes, je reçois la chaleur du soleil, celle qui vous donne la direction, le sens, la puissance.
Je suis Gounard le terrible, chef de clan et l’époux de trois merveilleuses femmes qui m’ont déjà donné 5 beaux enfants.

D’un pas régulier et rapide, nous courrons sans qu’aucun effort ne soit nécessaire. Lorsque je tourne ma tête, mon regard rencontre le sien, immanquablement, nos âmes jumelles mettant avec évidence nos corps si différents à l’unisson.

Si son regard est clair comme un ciel d’été, le mien est sombre comme le plus dur des bois. Le haut de sa tête arrive à la hauteur de mon épaule et sa silhouette mince et gracile le rend doux et paisible tandis que ma musculature titanesque offre au monde l’image d’un roc vivant et en mouvement.
Je suis pour lui une flamme qui réchauffe et anime, mais sans lui, je deviendrais brasier, incendie et destruction. Nous sommes un dans ce monde et ce temps, âmes doubles portant ensemble l’UN.
Nous sommes équilibre, joie pure, élan limpide, lui l’eau et moi le feu!
Nous courrons côte à côte dans cette steppe vaste, immense, où l’horizon n’a ni début, ni fin.
Rien ne semble pouvoir atteindre cette osmose parfaite qui nous permet d’avancer,
Nous sommes dans notre pleine essence divine liés à la Source,
de celle qui ne dépend ni du temps ni des choses.

Alors vînt l’ombre, la haine et la violence montées sur des chevaux fiers et rapides. Une trentaine de cavaliers de l’ombre munis de leur arc foncent droit sur nous et nous encerclent.
Ils hurlent, tournent et implacable surgît la rupture d’équilibre portée par un tir précis.
La flèche qui siffle se plante dans le dos de mon frère, à la base de son omoplate gauche, d’une précision assassine. Il tombe.

Tel un ouragan enfanté du néant, jaillissant de mes entrailles: un cri, un hurlement!
La rage, la haine, la folie pure larvée dans l’indicible douleur et je dégaine ma lame.
Le monstre tapi en moi soudain réveillé par la mort de son double est lancé sur ces corps perdus d’avance.

Je tranche les membres, j’éventre, je sectionne les carotides.
Le sang jaillit autour de moi comme une source putride qui ne lave, ni ne rafraîchit.
Plus l’hémoglobine gicle, et plus elle souille mon âme et mon coeur brûlé et lacéré.
Ma gorge est en éruption guerrière, mes bras agissent sans commande et mes jambes, toujours soudées à Gaïa lui tirent la sève du désespoir.
Puis plus rien.

L’ombre totale, la nuit infinie, le silence et le néant.
Ni odeur, ni sensation. Juste le rien qui ne peut durer.

Un ballottement, une odeur métallique et acide , un goût d’acier sur la langue.
Ensuite la douleur sur chaque tendon, chaque os, chaque muscle.

Mon corps est étendu sur ce plancher de bois brut souillé de sang et d’excréments séchés. Le balancement régulier du chariot accompagne les cris de victoire et les rires. Ils m’ont assommé puis enchaîné, moi la force de mon clan pour m’humilier à leurs yeux et prétendre à leur soumission.

Je n’ouvrirai pas les yeux, je préfère sombrer à nouveau.

Alors que la nuit est tombée, la fraîcheur me ranime. Ma peau toujours vivante réclame justice de chacun de ses pores.
Mes mâchoires soudées ne crieront plus, n’appelleront pas .
Ni sourire, ni gémissement, ni chant avant d’avoir vomi toute cette haine et réclamer cette dette hors de prix.
Une seule phrase vrille ma tête: «  Vous allez tous payer! »

Une trahison sans nom, celle du meurtre de l’amour inconditionnel, du viol de la liberté, de l’esclavage de la paix : vous payerez!

Je suis seul dans ma chair, loin de ma tribu qui n’a plus de chef, mais sa main de chamane est toujours posée sur mon épaule.
Je sais Baïkkal que tu ne me donnes pas raison mais j’ai à porter une autre histoire que la tienne.
Avec toi à mes côtés j’étais un phare, un foyer, un feu de camp pour les âmes égarées. Tel un lac paisible et translucide, tu apaisais mes humeurs et mes folies. Sans toi, je ne suis plus que lave et éruption.

De toute ma puissance, de toute ma colère, de tout mon feu j’écarte les barreaux d’acier comme de vulgaires roseaux.
Je saute dans la nuit de ma prison sur roues car rien ni personne ne m’enlèvera plus ma liberté!
Je suis l’aigle , l’ours et le tigre.
Mes ailes sont immenses, mes dents pointues et mes griffes acérées... et je vais tuer!
Tel un spectre de fumée, je me glisse dans la nuit noire et un à un, dans une maîtrise parfaite du sang, de la chair et de l’éther, j’étrangle ces cous immondes de mes chaînes d’esclave.
Mes deux poings liés de métal sont ma dernière arme pour cette ultime nuit dans ce temps.

Un, deux, trois... le cercle se resserre et j’approche du centre, là où les guetteurs deviendront trop nombreux.
J’ai soif, si soif de vengeance.
Combien de vies me faudra-t-il pour apaiser cette sécheresse ?

Cinq, six,... un cri retentit. Ca va être fini.
Un dernier coup de poing donné et resurgit l’instinct de survie qui me fait choisir la fuite.
Je prends mon élan, je cours mais ça n’a plus rien à voir avec cette course légère de nos amitiés réunies: c’est lourd, douloureux, sans issue. Cela ne pourra être, je le sais!
J’arrive mon ami, je te retrouverai.

Une lance me transperce le dos exactement là où la flèche a pris ta vie, sous l’omoplate gauche.

La chair se déchire, la lame avance pour s’arrêter à la pointe de mon coeur en cendres et mon corps de titan tient bon l’espace de quelques respirations.
Aucune larme ne trouve plus son chemin sur mon visage.
Un amas de chair s’effondre, enveloppé du manteau gris de la haine qu’il faudra revenir laver, vie après vie jusqu’aux retrouvailles, le jour ou ton regard clair croisera à nouveau le mien pour lui apporter la libération. Bientôt Baïkkal, bientôt!

Je m’échappe vers la lumière, là où tu m’attends!

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