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Le Grandpé

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Pascal Depresle

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Si vient la brume, hâtez-vous, qu’elle ne vous entraîne au dernier rendez-vous, de rentrer en maison, qu’importe qui y vive, et volets calfeutrés, attendre que le soleil revienne.

Cette petite phrase, nous la connaissons tous par cœur. Même avant que de savoir écrire ou parler, nous l’avons en tête. Nos parents ont insisté, avant eux les parents de nos parents, et chacun ici, dans nos terres du milieu, là où vivent des volcans qui ne dorment que d’un œil, prend bien garde à respecter cette consigne.
Le village est ainsi construit, que, se trouvant à quelque point cardinal de celui-ci, on puisse y trouver refuge avant que la brume n’arrive. D’ailleurs, ici, personne ne la nomme. Les anciens prétendent que prononcer son nom l’appelle, la fait venir à coup sûr. Alors nul ici n’en parle, ou alors sous des allusions : « vous savez quoi », « le voile » ou « la blanche ». Même dans nos livres d’Histoire régionale, le mot n’apparaît jamais.

La brume, elle, quand elle s’invite, nous retire pour toujours ceux qu’elle entoure, qu’elle enveloppe de ses bras doucereux, mais jamais ne les rend. Vous savez, il suffit de parcourir notre petit cimetière de village, et vous verrez des stèles et des plaques posées sur une terre jamais retournée, pierres ornées d’un petit ruban blanc qui signifie pour chacun d’entre nous « pris par la brume ». Dessous, pas de cercueil, pas de corps, juste les souvenirs de ceux qui furent, et qui ne sont jamais revenus.
Jamais revenus, sauf un. Le Grandpé. C’est ainsi que chacun appelle ici ce vieil homme qui semble las, si las, les yeux fixant souvent la ligne d’horizon. Son corps voûté et sa démarche lente et chaotique, comme tout droit sorti d’un vieux film muet, ajoutent à cette lassitude. Le Grandpé, il passe son temps à la sortie du village, du petit jour à la nuit, comme s’il attendait quelqu’un, là où l’autocar s’arrêtait jadis.
Il y a bien longtemps que plus aucun car ne vient faire tousser son moteur, et embarquer avec son départ des voyageurs endimanchés se rendant à la ville. Mais le Grandpé, lui, il attend. Il attend sans doute le retour de sa belle et de ses deux petites têtes blondes. C’est ce qui se raconte au village. Un soir, pris de court par cette brume qui happe, avale et ne rend pas, sauf les animaux de compagnie – mais comme fous, avec un regard rouge qu’ils gardent jusqu’au bout, quand ils ne s’enfuient pas au-delà des collines –, un jour disais-je, le Grandpé et sa famille se firent prendre par cette brume, à cause d’une montre qui commençait à se dérégler. Il se dit qu’il entoura sa femme et ses enfants de ses bras forts, il était encore jeune homme, et qu’il lutta toute la nuit contre cette dame blanche. En vain. Ce n’est qu’au petit matin qu’on le retrouva, seul, hagard, comme encore les yeux brûlés de ce qu’il venait de vivre. On ne sut jamais ce qui s’était passé cette nuit-là, il n’en parla jamais. Pas plus au curé qu’à l’instituteur. Un exorciste, tout droit venu du diocèse voisin, à ce que l’on dit aussi, s’enfuit un beau jour en hurlant, oubliant tout son matériel.
Tout juste parlait-il pour annoncer « la voilà, la voilà ». Il annonçait la brume, comme un vieux rhumatisme la pluie. Sauf qu’il savait. Et quand le Grandpé avait dit « la voilà, la voilà », la nouvelle se répandait dans tout le village, les portes et les volets se fermaient en claquant fort et chacun recomptait les siens. Lui, le Grandpé, se relevait péniblement de son banc de pierre, et regagnait sans hâte sa vieille bicoque, qui fut elle aussi jeune et décorée, il y a bien longtemps, quand la vie l’habitait.

Un soir, je m’en souviens, je revenais de l’école par le chemin des mûriers, celui qui fait la langue bleue et qui passe devant l’ancien arrêt d’autocar. J’avais vu le Grandpé qui murmurait « la voilà, la voilà », tandis que tout un chacun s’affolait à mettre en sécurité les siens, j’avais croisé son regard, l’espace d’une seconde, et pour la première fois de ma courte existence, il m’avait souri. J’en avais été tellement bouleversé que j’en avais parlé à mon père. Et tandis que les volets et les portes claquaient fort, concert de peur qui nous faisait frissonner à chaque représentation, Papa, je lui avais trouvé soudain l’air inquiet, comme s’il voyait des choses que nos yeux ne pouvaient voir. Il attrapa son vieux paletot gris, son chapeau de feutre pendu à la patère près de la porte, et s’élança sans un mot dans le brouillard qui commençait à naître. Des heures d’angoisse pour mes frères et sœurs, avant de le revoir dans l’encadrement de cette porte, notre porte, à bout de souffle, nous dire : « Fermez-vite, elle est là, il ne veut pas rentrer ».
Une fois la soupe chaude servie et sa respiration apaisée, Papa nous expliqua que, malgré ses exhortations, et toute sa force physique, il n’avait pu décider le Grandpé de se mettre à l’abri. Ni même le faire contre sa volonté. Il nous raconta que ce taiseux lui avait mis la main sur l’épaule, en lui disant d’un sourire fatigué de celui qui arrive au bout du chemin : « File, petit, prend soin des tiens, si je reste assis, c’est que ce soir, j’ai rendez-vous ».

Le lendemain matin, on ne retrouva pas le Grandpé. Des recherches furent organisées, aucune trace de pas ou de lutte. Nul n’osait en parler, mais chacun, au fond de soi, savait qu’il avait mis sa main dans la sienne, cette fois-ci sans lutte ni bagarre.

Depuis que le Grandpé est parti, la brume s’en vient souvent ici, par surprise. Personne ne nous l’annonce plus depuis l’ancien arrêt de car. Mais elle n’emporte plus ni les corps ni les âmes, et ne fait plus les yeux rouges aux chiens et chats du village. Pas plus qu’elle ne les rend fous.
Il n’empêche, quand le voile tombe, nous nous hâtons toujours, même les plus jeunes, de rentrer vite à la maison, de claquer portes et volets, et de serrer fort ceux qui nous sont chers.
À l’école, si vous passez par ces terres du milieu, vous verrez toujours écrit quelque part, sur un livre, un coin de tableau, en bas d’une carte au mur : « Si vient la brume, hâtez-vous, qu’elle ne vous entraîne au dernier rendez-vous, de rentrer en maison, qu’importe qui y vive, et volets calfeutrés, attendre que le soleil revienne ». Et une photo argentique usée d’un vieil homme voûté, dos tourné à l’objectif, qui semble attendre un car qui ne passe plus depuis bien longtemps au village.

1154 VOIX

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Guy Richart · il y a
Un grand texte fantastique. Edgard Allan Poe n'aurait pas mieux raconté cette mystérieuse brume. Ma voix.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup, il a été finaliste dans cette catégorie. J'ai beaucoup d'autres textes en lice si le cœur vous en dit.
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Guy Richart · il y a
Je vais aller les lire régulièrement. J'en ai quatre en ligne actuellement.
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Pascal Depresle · il y a
Je vais aller voir ça
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Bernard Boutin · il y a
Mes félicitations pour la lecture recommandée Pascal !
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Pascal Depresle · il y a
Merci Bernard c'est un joli titre
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Doria Lescure · il y a
Cher Pascal, voilà une recommandation bien méritée , encore bravo !
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Pascal Depresle · il y a
Je viens de voir ça il y a quelques minutes, j'en suis surpris et ému.
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Flou · il y a
À nouveau mes votes.Bonne chance.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup
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Nais · il y a
Bonne chance pour la finale !
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Pascal Depresle · il y a
Merci Nais
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Thara · il y a
Je confirme mon premier vote...
+ 4 voix !

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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup
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Noellia Lawren · il y a
très belle découverte, merci à vous, mon vote +5 je vous souhaite une très belle finale bien méritée
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Pascal Depresle · il y a
merci beaucoup
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Poiloche · il y a
Et allez ! Je pousse à fond avec plaisir !
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Pascal Depresle · il y a
Merci Poiloche, c'est un Grandpé rugbyman alors !
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Eponine52 · il y a
et voilà mes 5 votes réitérés avec grand plaisir ! Bonne chance et CHAPEAU A RAS DE TERRE pour le brio avec lequel tu mènes ton récit ! bisous et douce journée loin des endroits hantés ! à toute pour l'héroïne !
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Pascal Depresle · il y a
Tu es un ange, merci à toi
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Miguelito · il y a
Mon vote à nouveau.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup
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