4
min

Le Grand Soir

Image de Filipa Daniela

Filipa Daniela

86 lectures

45

La nuit tombait sur l'avenue Saint-Jean, effaçant peu à peu les derniers rayons de soleil qui filtraient par les grandes fenêtres. Emmanuel, dans sa salle de bains, se préparait à ce qu'il imaginait être le soir le plus important de sa vie. En effet, ce célibataire endurci (il avait maintenant 45 ans) s'apprêtait à passer la soirée en compagnie d'une jolie jeune femme rencontrée sur Internet. C'était, il en était persuadé, un tournant dans sa vie. Ce soir serait le grand soir, celui qui changerait tout. Il ne se trompait pas.
Il finit de se coiffer et remit un peu du parfum dont il s'était déjà aspergé trois fois, histoire d'être sûr. Il ne voulait rien laisser au hasard. Il choisit sa plus belle chemise, la bleue claire, et se mit à la boutonner en fredonnant un air joyeux lorsque sa vision s'obscurcit.
Il eut soudain très chaud. Il lui sembla être pris de vertige et il se cramponna au rebord du lavabo. Quelque chose le titillait, le grattait, mais qu'il savait avant même d'avoir fait le moindre geste, qu'il ne pourrait atteindre. C'était comme quelque chose au plus profond de lui.
La chose passa aussi vite qu'elle était venue. Il recouvra la vue, aperçut son reflet au teint livide dans le miroir, et prit une grande inspiration. Pour se rassurer, il se dit que c'était certainement dû au parfum. Oui, c'était cela. Il en avait trop mis. Il se rafraîchit le visage et la nuque avec un peu d'eau froide, jura en apercevant l'heure sur sa montre, et se pressa d'enfiler ses chaussures et de sortir. Il ne devait surtout pas arriver en retard.
Il avait décidé d'effectuer tout le chemin à pied. Ce n'était pas bien loin. Il avait fait exprès de choisir le restaurant du coin, qu'il connaissait bien. Une valeur sûre. La fille serait impressionnée. Il traversa le parc où se promenaient encore quelques familles, salua un vieil homme qu'il avait l'habitude de croiser, toujours assis sur le même banc. Il profita de l'air frais du crépuscule et de l'ambiance qui l'accompagnait. Tous les présages étaient bons. Ce soir serait le bon soir.
Il ne tarda pas à arriver, légèrement en avance. Nerveux, il décida de s'installer et d'attendre. Mieux valait être là pour l'accueillir. Il voulait faire bonne impression. Il souriait sans rien laisser paraître de son trouble, toutefois, assis seul à une table pour deux. Cinq minutes passèrent. Puis dix. Que faisait-elle ? Un quart d'heure. N'avait-il pas dit 20h ? Il vérifia à sa montre, puis à l'horloge du restaurant. Oui, il avait dit 20h, et presque une demi-heure déjà s'était écoulée. Un nœud était apparu dans sa gorge, il but une grande gorgée d'eau pour s'en débarrasser, en vain. Il avait beau être confiant depuis le début de la journée, il avait peur. Peur qu'elle ne vienne pas.
Mais elle arriva, s'excusant de son retard. Sa robe la cintrait à la perfection, dévoilant de fines et belles épaules. Déjà, il avait oublié le motif de son malaise. Il lui tira sa chaise, joua au parfait gentleman. Avant que le serveur n'apparaisse, il l'avait déjà fait rire. Oui, bien, très bien.
Ils passèrent commande. Un gratin de ravioles pour madame, un rumsteak pour monsieur. Excellente, cette viande. Délicieux, ce fromage. Et que dire de leur conversation ? Ils s'entendaient à merveille, chacun appréciant à la fois la conversation et le physique avantageux de l'autre. Elle ne manqua pas son œillade sur son décolleté, il ne put rater son intérêt pour la main qu'il voulait négligemment posée sur la table. Tout se déroulait à merveille.
Après le repas copieux, il paya l'addition et se proposa de la raccompagner chez elle. Elle accepta.
Son appartement était situé rue Jean-Jacques Rousseau, bien éloigné du sien. Aussi espérait-il qu'elle l'invite à entrer... Mais il fut déçu. Elle le remercia, l’embrassa, et le laissa planté sur le palier pour s'enfermer chez elle, seule.
Était-il déçu ? C'était un euphémisme. Son cou se remit à le démanger tandis qu'il tournait les talons. Il avait désormais une heure de trajet pour rentrer chez lui. Une heure de marche, éclairée par les seules lueurs des lampadaires, la lune ayant décidé de ne pas se montrer cette nuit-là. Il se sentait abandonné, frustré. Le rendez-vous ne lui avait-il donc pas plu ? Mais si..., se raisonna-t-il. Peut-être simplement n'avait-elle pas envie d'aller trop vite. Mais elle le rappellerait, c'était sûr. Ils avaient passé une trop bonne soirée.
Pris dans ses pensées, il arriva au parc qui bordait son immeuble sans même s'en être rendu compte. Le square était plongé dans la pénombre la plus complète, mis à part un trottoir éclairé sur le bord de la route, proposant un détour qu'il refusa. Tant pis pour la lumière.
Il coupa à travers les pelouses. Il était seul. Pas un chat à l'horizon.
Ah, et cette chaleur ! Une nuit d'été qui s'annonçait pourtant douce, et le voilà maintenant obligé de déboutonner légèrement sa chemise. Il pressa le pas, fantasmant sur la douche fraîche qu'il prendrait en arrivant. Elle lui ferait du bien, c'était certain. Il crevait de chaud.
Tout à coup, il se cogna et rebondit sur quelque chose. Lui qui connaissait le parc par cœur fut très étonné. Il n'y avait pourtant pas d'arbre par ici... Mais alors...
– Qui va là ?
Une voix avait surgi de nulle part. Un grognement, presque inaudible. Emmanuel se tassa, rentrant la tête dans les épaules. Quelle voix dérangeante. Quel homme dérangeant. Sa nuque le démangeait furieusement à présent, et la sensation semblait se propager à son torse. Que lui arrivait-il ? Il ne le savait pas.
Mais alors, on braqua une lampe torche en plein sur son visage. Aveuglé, il se détourna, jurant comme un charretier. Sauf qu'aucun son intelligible ne sortit de sa bouche. C'était comme si elle avait été anesthésiée. L'homme baissa la lumière, révélant un visage macabre, teint pâle, joues creuses, yeux enfoncés dans leurs orbites.
Emmanuel se sentit perdre pied. Comme si, alors, son esprit observait son corps se mouvoir sans qu'il ait prit la moindre décision. Comme si ses membres ne lui appartenaient plus, il les vit se lever. Il bondit et attrapa la gorge de l'inconnu, l'enserra d'une force surprenante, pleine d'une rage qu'il ignorait posséder. L'autre tenta de se débattre, le frappa au visage, mais plus rien ne pouvait le faire lâcher prise. Il tint bon jusqu'à ce que sa victime convulse, que ses yeux se révulsent. Jusqu'à ce qu'il s'écroule par terre, raide mort.
Enfin. La paix.
Emmanuel, dans un état second, enjamba le corps. Sa démarche était lente et assurée. Il se baissa pour ramasser la lampe torche, ravi d'avoir trouvé un objet qui lui faciliterait le reste du trajet. Il la pointa en avant et surpris le regard du vieil homme, toujours cloué à son banc. Ils se fixèrent. Puis le jeune homme poursuivi son chemin. Il ne s'inquiétait pas outre mesure. Le vieil homme ne dirait rien ; il était muet.
En arrivant chez lui, il se rendit directement dans sa chambre. Il ouvrit un coffre, où il rangea soigneusement la lampe, dans un fouillis d'objets incongrus. Il ferma tous les stores, puis s'enferma dans sa salle de bains. Là, il put se débarrasser de sa chemise sale, et se rincer les mains et le visage. Il avait encore chaud, mais la chaleur était devenue supportable, aussi douce qu'un feu de cheminée. Il se gratta la nuque, le torse, s'observa dans le miroir. Sa vision n'était toujours pas très claire, à la manière d'un ivrogne. Elle ne l'empêcha pas de remarquer, cependant, un détail qui sautait aux yeux.
Quelque chose couvrait sa poitrine. Une ombre, dansant autant dans son regard que sur son torse, serpentant sur sa musculature, épousant la forme de ses épaules, de ses bras. Il sut, sans avoir besoin de vérifier, que ce n'était pas sur lui, mais à l'intérieur. L'ombre tantôt se propageait dans ses veines jusqu'aux extrémités de ses doigts, tantôt se rétractait, plongée dans une transe que lui-même ne comprenait pas. Elle semblait satisfaite. Heureuse.
Oui, certainement. Ce soir avait été un grand soir.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très courts
45

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Étonnant
·
Image de coquelicot
coquelicot · il y a
surprenant et agréablement inquiétant. Coquelicot l'Emancipation des ombres il y a 4 jours. Irez-vous les saluer ?
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci. Et avec plaisir :)
·
Image de Laura Martin
Laura Martin · il y a
Continues comme ça je te l’ai deja dit !
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci :D
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et fascinante ! Mes voix ! Une invitation à venir découvrir
“Sombraville” qui est également en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance
et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci beaucoup. Sombraville promet d'être intéressant. Bonne soirée !
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Un texte très bien écrit, dont j'ai particulièrement apprécié le début, fluide, réaliste et attendrissant. Le basculement dans le registre fantastique est à mon sens un peu rapide, mais il a le mérite d'être efficace. Un grand soir pour Emmanuel, une très bonne lecture pour moi.
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
La contrainte des 8000 caractères oblige parfois à être plus concis, mais l'intérêt est là, écrire quelque chose qui garde son intérêt et qui soit toujours plaisant à lire. Merci :)
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Étrange rencontre ! Mais qui est cette ombre ? Surtout qu'il y a dans ce récit deux rencontres . Intéressant !
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également . Merci beaucoup .

·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci à vous, et très bonne nouvelle. ;)
·
Image de Polotol
Polotol · il y a
Surprenant! Deux phases dans cet opus et deux personnages dans le héros. La schizophrénie rode. je reste sur ma faim… A+
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci. Peut-être une invitation à lire d'autres œuvres à venir... :)
·
Image de Polotol
Polotol · il y a
tout à fait A+
·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
5 voix pour ce texte dont j'ai aimé l'écriture. Bonne chance pour la finale.
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
Puis-je vous inviter à venir me lire et donner votre avis. https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/automne-77
·
Image de Reveuse
Reveuse · il y a
Original ce texte. On ne s'attend pas au dénouement même si on se doute que quelque chose va forcément déraper !!vous avez mes 4 votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste .Bonne chance
·
Image de Filipa Daniela
Filipa Daniela · il y a
Merci ! Je vais lire la votre avec plaisir. :)
·