2
min

Le grand silence

Image de Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud

219 lectures

28

Qualifié

On dit que là bas, loin, au delà du fleuve et du désert qui n’en finit pas, les hommes mangent à leur faim... Ici, avec les bêtes, nous ne pensons qu’à une chose, une seule, chercher de la nourriture, manger. Ne pas s’asseoir, s’affaisser, épuisé, engourdi, ne pas se laisser mourir, lentement, le bourdonnement du monde dans les oreilles, le silence tout autour, comme un respect pour ceux qui s’en vont... Le seul moment de notre vie où nous existons, où le monde semble nous écouter... L’immensité nous écrase et le froid de la nuit et la touffeur du jour... Pas la force de se révolter, pas l’envie, manger pour ne pas mourir, manger... Ne pas mourir, pourquoi ? Les animaux meurent comme nous, ils ont de la chance, ils ne le savent pas... Non, je crois qu’ils le savent, je le vois à leur regard... Nous sommes pareils... Mes enfants, mes petits vont mourir, eux aussi... Pourquoi ? Je ne devrais pas poser cette question, il n’y a pas de pourquoi, c’est comme ça, nous sommes de trop, sûrement. Quelqu’un, quelque chose, ordonne-t-il cela ? Allez ! couchez-vous, dormez, mourrez, disparaissez, devenez poussière pour nourrir la poussière qui restera poussière... L’indifférence minérale du monde et c’est tout... On ne peut rien... Quand je mourrai, on m’enterrera... peut être... Non, on me laissera sur le sable... Quelques jours, quelques milliers de mouches, de vers, le soleil écrasant, le vent et puis une ou deux hyènes décharnées, il faut bien qu’elles mangent et ce sera tout... plus rien... Quelqu’un, quelque part compte-t-il les morts ? Pourquoi ai-je vécu ? Je n’existais pas, je n’existe plus... Mais pourquoi les enfants ? Qui leur donnera à manger ? Ma femme aux seins secs ne peut plus... Je ne dois pas mourir, pas tout de suite, pour eux, rien que pour eux... Mais après... Ils auront gagné quelques jours, quelques semaines... Mais après ?
Mes doigts s’agitent lentement, des petites baguettes, du petit bois qu’un rien cassera, ils creusent l’air et le sable et la terre et les feuilles... Manger, des larves, des vers, des insectes... Manger, ne pas mourir, ne pas mourir pour nourrir mes enfants... Ils sont assis sur la terre à coté de moi, je leur fais de l’ombre avec le peu de corps qui me reste, eux aussi attendent, sans rien dire, la mort ou la nourriture... Comment ces petits corps décharnés, écrasés par un épuisement qui n’en finit pas, peuvent-ils vivre encore ? Un peu d’eau... Buvez, les enfants, buvez... Et moi, si j’y arrive, si je peux me lever, marcher, aller là bas, j’irai chercher quelque chose à manger, n’importe quoi, des racines, du gibier, mais quel gibier, les oiseaux se sont abattus sur la terre ils ne sont plus que tas de plumes, mes bœufs sont morts, des charognes, des os dressés comme des campements dont le vent a arraché la toile... Je marcherai, les enfants, je vous jure que je marcherai encore, plus loin, jusqu’au fleuve, je longerai les berges dans la vase, je sais qu’il y a des poissons qui ne peuvent retourner dans le courant... Quelquefois, des tortues aussi... Je vous jure que je vais revenir avec de la nourriture pour vous... Et votre mère qui vous tient dans ses bras, votre mère qui n’a plus de lait, à elle aussi j’apporterai de quoi manger... Manger, manger, manger, pour ne pas mourir dans ce silence, manger, n’importe quoi... Pourquoi les enfants meurent ? Pourquoi ?

PRIX

Image de Eté 2016
28

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Catalina Gimenez
Catalina Gimenez · il y a
Pourquoi les enfants meurent-ils ? Terrible... J'ai lu les autres commentaires... Tout est dit. J'aime... Donc je vote...
·
Image de Delphine Queffelec
Delphine Queffelec · il y a
Texte très beau et poignant!!! je vote
·
Image de Valoute34
Valoute34 · il y a
Je viens de découvrir ton texte magnifique! Instinct de vie, force vitale!
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Tous ces êtres humains, dévorés par la famine, qu'on laisse agoniser et mourir dans l'indifférence. Quoi de plus intolérable !
Votre récit touche d'autant plus que vous nous mettez (et de façon convaincante) dans la peau (ce qu'il en reste) et les os de l'une des innombrables victimes de ce fléau. Et non seulement dans la peau, mais dans les pensées, terribles et déchirantes, d'un père de famille éperdu. Très fort.

·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
Merci. Si on imagine être à leur place, avec la certitude que rien n’empêchera notre mort dans un monde minéral, desséché, torride, un monde silencieux, indifférent, les mots viennent, les mots qui disent la mort. Des bêtes, des enfants, des mères, des pères sans que rien ne change de la marche du monde. Ils n'étaient rien.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Avec cette réponse à mon commentaire, vous écrivez un autre très beau texte, beaucoup plus court que votre nouvelle mais tout aussi vibrant et profond.
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
Merci
·
Image de Lulla Bell
Lulla Bell · il y a
Encore une fois je retrouve ces émotions qui nous percutent et nous giflent ! Vos phrases me lacèrent l'âme comme la lame d'un scalpel : Pourquoi les enfants meurent-ils ? J'ai déjà été bouleversée par votre ttc "terre promise", mais celui-ci nous laisse pantois, avec nos interrogations et ce sentiment terrible d'injustice. Mon vote !
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci. Au delà de l'injustice et de incompréhension ,l’indifférence...
·
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Que dire de plus que ce qui figure dans les commentaires des lecteurs. Je suis totalement en accord avec eux. Bravo, mon vote
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Votre style est tout ce que j'aime; vous envoyez balader les codes et ne vous souciez que du souffle et de la puissance musicale de vos mots, de vos phrases, oui, ça c'est écrire! Bravo!
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci; vous avez en quelques phrases défini ce que je cherche à faire: toucher la sensibilité du lecteur avec des phrases qui ne lui laissent pas le temps de reprendre son souffle et des mots évoquant ce qu'il a déjà ressenti,, peut être dans son enfance, et qui remonte à la surface, encore merci
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est réussi! Mon admiration, vraiment! (Et si des censeurs viennent vous dire ceci ou cela sur comment on "doit" écrire, il faut gentiment les envoyer promener!) C'est un peu l'éternel débat entre Marguerite Yourcenar et Dostoïevski ( ça dépend des traductions, celles qui respectent son écriture et ne cherchent pas à l'ordonner comme un jardin à la française) : Yourcenar c'est parfait, rien ne dépasse...je m'endors personnellement...Et le second, c'est un enchantement...brouillon, bouillonnant, la vie quoi! Encore bravo!
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci pour vos appréciations et vos conseils d'écriture
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je n'ai vraiment de conseils à vous donner, vous n'en avez pas besoin! :)))
·
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Oui, pourquoi vivre ainsi dans l'indifférence du monde ?
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
De l'émotion, bien écrit.
·
Image de Malice
Malice · il y a
Bravo Diorite ! Magnifique
·
Image de Pierre Lieutaud
Pierre Lieutaud · il y a
merci. L'homme est un loup pour l'homme... mais le loup ne tue que pour se nourrir.
·