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Le Grand Siffloteur

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Alex Maliraut

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Tout de cuir vêtu, il s’affaire à la forge, martelant le métal encore chaud. Des éclats aspergent son tablier. Bien protégé, il empoigne fermement son marteau et continue à tordre la lourde pièce d'acier. Au fil des coups, elle s'affine et s'élargit. Satisfait, il s'arrête et soulève son masque : elle convient parfaitement ! Il la baigne dans un bain d'eau froide, puis la dépose sur un support en pierre.
Son atelier s'est bien agrandi au fil des années. Il se souvient avoir monté son premier cabanon, pour y ranger ses premiers outils. La menuiserie seule le lassa vite. Insatiable de connaissances, Edouard se lança un jour dans la maîtrise du métal. Talentueux et curieux, il s'équipa rapidement de son propre matériel. La cabane devint un grand atelier, aujourd'hui c'est un imposant hangar d'où sortent de multiples bruits, attisant la curiosité.
Il avait acquis un vaste panel de compétences, testées et presque toutes maîtrisées. Ses expériences non conventionnelles étaient classées œuvres d'art, mais la gloire ne l'intéressait pas. Chacun de ses projets était une étape pour un but supérieur. Ses inventions reposaient devant sa maison, dans son jardin. Il avait fini par en vendre quelques-unes à regret, par besoin d’argent pour s'équiper toujours mieux. Car oui, être ingénieux et créateur coûte cher. Il avait notamment récupéré de belles sommes en vendant un grand colosse en bronze, équipé de rouages qui le faisait frapper un tambour, ou encore une fontaine en pierre émettant plusieurs jets d’eau, qui sifflotaient de petits airs selon les tuyaux empruntés par le liquide. De très belles pièces qui lui apportèrent aussi une renommée et des commandes de riches entrepreneurs. Il ne s’en souciait guère et refusa leurs offres. Seule la création de ce qu’il avait à cœur et à l’esprit lui importait.

Une petite fenêtre laisse passer un fin rayon de soleil, qui se répercute sur son dernier modèle. Il sent que cette fois c’est le bon, il arrive au point culminant de ce qu’il imaginait. Il use de toutes ses connaissances, et ne ressent plus le besoin d’en apprendre de nouvelles. Il connait tout. La plomberie n’avait pas été simple à mettre en place, mais tout semble à présent correctement branché. Les rouages aussi avaient apporté beaucoup de fil à retordre à l’humble mécanicien qu’il est. Mais après trente et une années de pratique, rien ne lui résiste longtemps. Il reste à placer la pierre d’énergie, qui avait nécessité des mois de travail, mais qui semblait à présent suffisamment chargée et prête pour l’installation. Il restera ensuite à terminer la carrosserie, l’emballage de tant de mécanismes subtils et magnifiques.
Tous les plans sont dans sa tête, aucun schéma n’est dessiné, aucun document ne répertorie les pièces. Sa mémoire impressionne toujours. Mais à la dernière minute, Edouard a un doute. Le moment est venu de placer cette pierre curieuse et luminescente à l’emplacement qui lui est destinée. Il est fier de cet objet, la combinaison de tellement de savoirs, il jubile d’avoir entre les mains un tel artefact. Mais est-elle viable ? Va-t-elle exploser ? Non, c’est impossible, tout est sous contrôle, il a recompté tous les calculs, c’est comme un tableau à craie dans son esprit, tout y est consigné, il ne manque rien !
Tirant la langue, il porte à deux mains la pierre, et l’appose doucement dans l’encoche consacrée. Ensuite, par des gestes minutieux, il y branche des câbles d’une épaisseur impressionnante. Il présente la dernière pièce de métal qu’il vient de forger, et constate qu’elle est parfaitement alignée avec le mécanisme de fermeture. Il assemble le tout, à grands coups de marteau et tours de clés. Il teste le mouvement, rajoute de l’huile, puis verrouille le tout. La lumière bleutée de la pierre passe légèrement à travers différents interstices, mais c’est le but recherché.

Voici venu l’instant de vérité. Tout excité, il gravit un escabeau, monte sur la plateforme qui surplombe l’engin. D’ici, il peut empoigner fermement un grand manche coudé qu’il essaye de faire tourner. Cela force un peu, beaucoup même. Il s’appuie dessus de tout son corps, peste contre ces fichus engrenages trop encrassés. A vive allure, il rouvre toutes les écoutilles qu’il a élaborées pour vérifier le bon fonctionnement de la mécanique interne. Un peu de graissage, et le voilà remonté, poussant de toutes ses forces.
Le manche bouge ! Après quelques courtes poussées pour être sûr que rien ne s’abime, cela commence à tourner. A l’intérieur, les rouages grognent, crissent. Mais plus il tourne, plus cela va rapidement. On n’entend plus seulement le métal contre le métal, il y a aussi un léger bruit d’eau qui file à travers les tuyaux. De la chaleur commence à se dégager des fentes de l’armature. Edouard aperçoit clairement la luminosité de la pierre qui monte en intensité. Il est à la fois excité et terrifié à l’idée que tout éclate. Mais son invention tient bon !
Il fait de plus en plus chaud dans le hangar, mais Edouard continue de tourner, il faut que la température monte encore plus. Du dessus de sa machine, on commence à voir deux filets de vapeur qui sortent des deux conduits de cheminée présents à cet endroit. Il y est presque !
Les rouages tournent à présent à une vitesse folle, on n’entend plus que leur douce harmonie. Et d'un seul coup, c’est le réveil ! Un grand son grésillant se fait entendre, d’immenses nuages de vapeur sont évacués et envahissent la pièce. Edouard retire le manche au moment où son engin effectue une embardée en avant.
Il y a beaucoup de fumée, Edouard ouvre toutes les ouvertures du plafond pour qu’elle s’évacue, afin d’y voir plus clair. A travers le brouillard qui se dissipe, il aperçoit la douce lumière bleue qui bouge. Elle s’approche de lui. Il est resté sur sa plateforme, mais debout sa création arrive à sa hauteur. Effrayé, il se demande si c’est une bonne idée de l’avoir démarrée.

Martha révise ses gammes, seule dans le salon. Son mari - comme de coutume - reste tout son après-midi dans le grand hangar qu’il a installé, mais elle s’y est habituée après bientôt quarante-cinq ans de mariage.
Tout le monde dit que c'est un artiste. Certes il y a de la beauté dans ces choses qu’il appelle ses inventions, mais elle n’en a jamais vu une seule montrer une quelconque utilité. Elle a toujours eu du mal à se concentrer lorsqu’elle entend tous ces bruits provenant du jardin. Elle vient encore d’être interrompue dans son morceau par de grands sifflements et de la fumée qui sort du hangar. “Qu’il ne vienne pas se plaindre s’il a mal au dos”, pense-t-elle en son for intérieur.
Elle reprend en main sa flûte et s’apprête à la porter à ses lèvres, lorsqu’elle entend frapper durement à la porte. Elle n’attend personne, et Edouard ne prend pas la peine de toquer. Elle repose son instrument, et vient ouvrir, intriguée.
Elle tombe nez à nez avec deux ronds de lumière bleutée qui s’approchent. Elle est un peu effrayée, mais ils s’arrêtent à un mètre d’elle. Une jolie musique sort alors de petits tuyaux prévus à cet effet, produisant de douces notes rassurantes. En analysant plus précisément l’origine de la lumière, elle la rattache à une imposante structure métallique, et découvre une nouvelle statue créée par son mari. Cette fois, elle bouge et fait du bruit en même temps ! Edouard est à côté de sa création, et regarde sa femme en souriant. Elle s’apprête à le gronder, en lui demandant où compte-t-il trouver de la place pour stocker ce tas de ferraille. Mais sa manière de la fixer est étonnamment attendrissante. “Màmà ?” semble siffler joyeusement la machine.

Edouard se rapproche de Martha, et lui explique. Depuis toutes ces années, il a ce rêve fou en tête, qu’il vient enfin d’accomplir. Sa dernière œuvre est pour elle. Si elle l’aime, elle sera comme l’enfant qu’ils n’avaient jamais pût avoir.
C’est vrai qu’elle aime bien le timbre de ses sons, peut-être pourront-ils jouer ensemble ? Elle fond en larme, touchant de sa main le visage froid du grand siffloteur.

PRIX

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Chantal Sourire · il y a
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Jean Calbrix · il y a
Un super beau cadeau à Martha, et l'on ne s'y attendait pas. Bravo Alex pour ce texte qui nous tient en haleine jusqu'au bout. +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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Rémi Mars Saule · il y a
Très belle histoire émouvante et avec du suspens en plus...
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M. Iraje · il y a
Une fécondation in vitro réussie ...
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Christopher Olivier · il y a
Très belle histoire, avec beaucoup d'émotion
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Alex Maliraut · il y a
Merci Christopher :)

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