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Le grand Mingalabahr

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John-Henry

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Charles Monsan s'était rendu dans le pays pour y laisser libre à cours à la classique crise de la quarantaine. Il était célibataire, n'avait pas d'enfant, personne sur qui user son humeur ni faire profiter de son tempérament volontiers blagueur. Charles se disait, en guise de consolation, que les hommes de toutes conditions en venaient à traverser cette période grise, obscure et obstruée où les hommes disparaissent sous l'immensité du ciel et trouvent vaine toute tentative de quête de sens. “Nous ne sommes rien et nous n'allons nulle part.” Mais Charles Monsan était trop anéanti pour penser au suicide.
Il a débarqué dans le pays par bateau. Il était un homme égaré parmi les hommes. Le jour finissait à l'arrière du fleuve boueux. Derrière lui, une flopée de pirogues aux moteurs tonitruants ne finissaient pas de débarquer les hommes.
Les dames étaient assises devant leurs réchauds, la foule marchait, paresseuse, entre les ondulations des moustiques. Il y avait une chaleur moite qui vous gonflait la peau.
Face à l'entrée du marché aux épices, il y avait un homme, il se tenait debout, un bouquet de fleurs dans une main et son chapeau renversé dans l'autre. Attendait-il qu'on y glisse une pièce ?
Une fille qui ne paraissait pas avoir plus de 15 ans a servi un long verre d'eau brune à Charles Monsan. Il a observé l'homme un moment. Il ne regardait nulle part, il semblait attendre quelqu'un qui ne viendrait jamais. Il portait une épaisse couche de tanaka, une pâte jaune extraite des arbres et un rimmel sombre. Les carrioles de marchandises venues de l'autre rive remontaient vers le coeur de la ville, des rickshaws l'évitaient au dernier instant, chargés d'une demi-douzaine de cages à poules. La vie se déversait confuse et flamboyante sur les rues bondées.

Charles Monsan s'est déplacé dans le pays pendant des semaines et un matin il s'est égaré entre les centaines de temples abandonnés. Un petit homme était assis sous les arbres. Derrière, un serpent sortait du temple et se faufilait entre les hautes herbes sèches. Le petit homme lui a souri. Alors Charles Monsan s'est approché des peintures pendues entre les arbres. Et le monde éparpillé en morceaux s'est à nouveau rassemblé pour dessiner une forme cohérente. Ce coin de bout du monde de Magway venait de connecter Charles Monsan à lui-même, à sa gallerie d'art de Birmingham et à la vie qu'il allait devoir se créer. Alors Charles Monsan a souri à nouveau, pour la première fois depuis des mois et il a dit au petit homme, j'achète tout, le petit homme ne le comprenait pas, alors Chales Monsan a commencé à décrocher chaque peinture lui-même et à les rassembler, le petit homme faisait des bons en lachant des rires brefs. Charles Monsan a payé puis il est rentré chez lui, il n'y avait pas de raison qu'il reste davantage dans le pays.
Il a d'abord accroché une peinture (c'était en réalité une procession de moines vues d'en haut, à dominante jaune pâle et rouge ocre, une peinture acrylique épaisse, peinte directement sur le tissu – la forme la plus pure d'art pensait Charles Monsan et il visiualisait à nouveau le visage du petit homme et s'en trouvait ému). Et puis il décida de l'encadrer parce qu'il avait peur que la lumière pâle de Birmingham et l'humidité des murs ne finisse par abimer l'oeuvre. Et puis les choses étant ce qu'elles sont, les hommes n'étant pas la moins créative des créatures, Charles Monsan encadra une autre œuvre du petit homme et la posa dans le bureau de sa gallerie. Charles Monsan avait retrouvé la passion de ses débuts et il se débattait comme il pouvait pour dénicher les talents rares qui devaient tenir la dragée haute à Londres. On n'était pas à la capitale, d'accord, mais cela n'empêchait pas d'avoir des exigences ni du talent. Alors un soir d'ouverture d'une nouvelle collection, Charles Monsan n'aimait pas le mot « vernissage », alors que le tout Birmingham se pressait dans la petite gallerie pour boire un verre sans frais, alors que la nouvelle bourgeoisie se présentait afin de faire le démonstration que les riches d'aujourd'hui n'avaient pas oublié leurs devoirs de mécénats, un mircale se produisit. Certains bourgeois n'hésitaient pas à se laisser guider par la connaissance exigence du monde de l'art de Charles Monsan et d'autres n'en faisaient qu'à leur tête, conscients que seul leur bon vouloir pouvait faire ou défaire la carrière des artistes. C'est ainsi qu'un industriel qui s'était égaré dans l'arrière-salle pour remplir son verre d'un alcool plus consistant, tomba sur le tableau birman.
Il revint en courant vers Charles Monsan et l'emmena à l'écart. Il était, tour à tour, outré , scandalisé, énervé qu'on ne lui présente pas en primeur ce genre d'oeuvres. C'est-à-dire qu'on ne respecte pas son statut. Charles inspira, promit de lui en parler très vite et déversa un nouvel alcool sirupeux dans les verres.
Charles Monsan resta les trois jours suivants chez lui, à contempler les différents tissus qu'il avait achetés au petit homme. Il vendit le premier tableau à l'industriel à un prix accablant. Piqué au jeu, il prépara une nouvelle exposition avec 7 tableaux du petit homme, laqués, encadrés du plus pur bois, mis en lumière par des ampoules sombres et non réfléchissantes, les peintures envoutaient les yeux qui se posaient dessus, envoutaient les esprits qui s'égaraient dans la texture grasse et pesante de ses couleurs, envoutaient le monde de l'art qui ne comprenait qu'un artiste de cette trempe ait pu leur échapper. On accourait de Londres, de Paris et de Milan. Charles Monsan gardait le mystère sur l'artiste qu'il avait nommé Mingalabahr. Il avait acquis 23 peintures et les vendait désormais au compte goutte. Le temps faisait son œuvre et les prix devenaient affolants. Mingalabahr avait acquis une renommé prestigieuse à travers toute l'Europe de l'art.
Et puis Charles Monsan vieillit. Pas plus, ni moins qu'un autre. Mais il se sentit vieux le matin où il réalisa qu'il ne lui restait plus que deux tableaux de Mingalabahr et qu'on lui annonça qu'il était malade. Pas plus ni moins qu'un autre. Mais à l'échelle d'une vie humaine, cela peut paraître traumatisant, vous comprenez.
Il prit un tableau et l'argent qu'il avait volé au petit homme et il embarqua pour un long voyage. Il allait expliquer au petit homme sa grande renommé européenne et, s'il le souhaitait, il lui verserait tout l'argent dû. Charles Monsan échappa de justesse aux serpents entre les pagodes de Bagan mais ne trouva aucune trace du petit homme. Il exposa une photo racornie aux gens sur le marché, aux abords du fleuve et une vieille femme lui demanda de le suivre. Ils arrivèrent face à une maison sans toit et sans électricté. Un jeune homme sourit à l'étranger et le salua.
« Mingalabahr », bonjour en birman.
Et ils entrèrent dans un vaste entrepot où des dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants s'affairaient sur des t-shirts et des morceaux de tissus. Le jeune homme sourit, il expliqua comme il put que son père travaillait ici mais qu'il était mort. Charles Monsan ressentit un choc extrême et il se mit à pleurer.
« Mon père a été un homme bon, je suis certain que sa vie est désormais meilleure » lui dit le jeune homme. Puis il prit un t-shirt et le tendit à Charles Monsan, en guise de cadeau. Sur le T-shirt était imprimé le motif de la première peinture que Charles Monsan avait achetée. Un peu plus loin, sur les verres, les tasses, les éventails, les paniers d'osiers, les casquettes, partout ces mêmes dessins, colorés, à la peinture épaisse d'acrylique.
« C'est l'art du Myanmar » sourit le jeune homme qui sentait le trouble du vieil anglais. Dans tous les magasins jusqu'à son retour au port de Yangoon, il ne vit plus que ces dessins imprimés partout.
Charles Monsan se déshabilla, tendit l'argent au jeune homme, aux vendeurs des rues, sur les marchés et plongea dans l'eau boueuse du fleuve.
« Peignez, peignez, mes enfants, peignez mes amis, nous allons être les hommes les plus riches de la Terre... »

PRIX

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RAC · il y a
Bravo pour cet agréable moment de lecture dépaysant, une jolie balade et des images bien "dé-peintes" ! A+++ (Si vous aimez la peinture, je vous invite à faire un saut chez moi, VUES DU CIEL vous plaira peut-être...)
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Jean Calbrix · il y a
Un conte haut en couleur ! Bravo, John-Henri, pour votre belle écriture traduisant de beaux sentiments humains. +5
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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M. Iraje · il y a
Il y a de la poésie dans cette peinture dite "primitive" au sens premier. Une façon ethnique d'aborder le thème ...
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Zouzou · il y a
quand les inventions s'exportent pour le bonheur de TOUS...mes voix
je concours avec ' A l'orée du futur ' si vous aimez

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John-Henry · il y a
merci ! J'avais déjà voté pour votre beau texte ))
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Véro Des Cairns · il y a
Un conte moral dépaysant. De belles trouvailles dans l' écriture mais aussi quelques fautes de frappe (mircale, connaissance exigence ) dont vous pouvez demander la correction si vous le souhaitez. Recevez tous mes encouragements. Je vous invite sur ma page à un tout autre dépaysement : AUGURE ROYALE. A bientôt peut-être. 🙇
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John-Henry · il y a
merci de votre lecture attentive Véro. Je passe vous lire très vite ))
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Gina Bernier · il y a
Voila un homme redevenu honnête, malheureusement il arrive trop tard puisque ce petit homme talentueux est mort. Son fils prend l'argent, et il offrait déjà du travail à des hommes ,femmes et enfants, situé dans un vaste entrepôt.Continuaient de travailler dans la même lignée du père, la poursuite de ses peintures aux couleurs sublimes sur tous les supports. +5 et bonne chance (j'ai vu votre nom je ne sais où?)
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John-Henry · il y a
génial Ginal votre résumé/bilan.
Je suis curieux, où habitez-vous ? Où auriez-vous pu croiser mon nom ? Dans une librairie, une bibliothèque ? Sur les réseaux ? Une enquête s'annonce :))

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Gina Bernier · il y a
Juste dans un commentaire sur short édition. J'habite dans l'Isère. Bonne journée.
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Mome de Meuse · il y a
Un très beau conte philosophique servi par une plume élégante.
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Mimine · il y a
J'avoue avoir lu en partie pour avoir la signification du titre alors ouf ! Mes voix pour votre texte :-)
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John-Henry · il y a
Polyglote, ça mène à tout. Merci de votre passage mimine ))
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Mimine · il y a
En l’occurrence, ça mène chez vous :-)
(enfin, sur votre page, rassurez-vous !)

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Petercam310 · il y a
Que dire pour ne pas être redondant avec tous ces commentaires si positifs : je soutien (drai ) s toujours les gens passionnés alors si, en plus, il s'agit de mon fils ...
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Gabriel Epixem · il y a
Original, joli texte.
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Utilisateur désactivé · il y a
Imagine que ta nouvelle se déroule en Autriche . Du coup, le titre serait " Le grand Grüss Gott ". Avoue que cela en jette, non ?
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John-Henry · il y a
hahah, faisons une version autrichienne ! Et tentons même d'exporter le concept à travers le monde. Le grand Merhaba, le grand Gozaimasu, génial ! Mais je dois dire qu'on aura sans doute du mal à faire aussi bien que Grüss Gott ))) Merci Chantal pour ce bon moment de rire
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Mireille.bosq · il y a
Belle fable très morale. En plus j'adore ces pays d'Asie! +5
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John-Henry · il y a
ceux qui ne l'adorent pas, c'est parce qu'ils ne l'ont pas encore découvert ^^
merci Mireille

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Marsile Rincedalle · il y a
Splendide texte , un conte philosophique riche des plus belles couleurs de Leonardo.
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John-Henry · il y a
merci Marsile, ça me touche
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Jo Kummer · il y a
Charles Monsan s'était rendu dans le pays pour y laisser libre à cours à la classique crise de la quarantaine et gagner mes vois, à bientôt.
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John-Henry · il y a
merci beaucoup Jo
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Gérard Le Gal · il y a
Joli conte philosophique sur la vacuité et l'hypocrisie du marché de l'art !
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Fred Panassac · il y a
C’est un beau conte humaniste, d’une plume élégante et précise. Léonard a insufflé son génie aux enfants du Myanmar, à travers 5 siècles d’art ! Charles Monsan a trouvé un sens à sa vie ! Je suis ravie John-Henry de retrouver votre écriture sur Short Édition et vous donne bien sûr mes voix !
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John-Henry · il y a
c'est un plaisir partagé Fred, de vous lire à chaque fois que je suis de retour (un va et vient permanent)
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Emmanuel Bataille · il y a
Très beau récit, bien écrit!
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Felix CULPA · il y a
En vous lisant, on apprend, on s'évade, on se cultive, on rêve, on voyage ! Monsieur vous avez non seulement l'étoffe d'un grand écrivain mais aussi celle d'un historien et d'un passionné des Arts. Je vous accorde mes 4 voix avec grand plaisir !
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John-Henry · il y a
Felix, n'en jetez plus, la coupe est pleine ! Cela dit, je ne boude pas le plaisir que me procure votre commentaire ! Et je ne vois pas grand chose d'autre à dire qu'un banal mais intense : merci
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Ginette Vijaya · il y a
Un beau récit qui fait voyager dans le temps et l'espace .
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Isabelle Lambin · il y a
Un récit riche en couleurs
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Nicole Henne · il y a
" Le monde éparpillé en morceaux. ......" Magnifique ainsi que tout ou TOUT. Bravo
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John-Henry · il y a
merci beaucoup Nicole
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Marie Quinio · il y a
Heureuse de vous lire à nouveau, et merci pour ce petit voyage coloré entre Bagan et B'ham...
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John-Henry · il y a
merci beaucoup Marie
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Chantal Lantenois · il y a
Comme toujours , un texte plein d'une grande sensibilité... Je suis conquise par votre écriture depuis notre rencontre au Festival du Premier Roman de Chambéry ! C'est un réel plaisir de vous lire à nouveau.
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John-Henry · il y a
Eh bien, votre commentaire me touche beaucoup Chantal, merci !
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Sam Ange · il y a
Très artistique ! Un texte à la fois beau et émouvant, mes voix !!!
Si vous le souhaitez venez me lire :)

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John-Henry · il y a
merci Sam, je suis passé vous lire et vous donner mes voix
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John-Henry · il y a
je suis passé vous lire et voter, merci
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