Le grand jour

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Dimanche 2 mai 2022
19h40, maman finit de préparer la quiche dominicale, une tradition dont je n’arrive pas à la faire démordre. Papa est déjà installé avec un livre au bout des bras, la biographie de Kilian Mbappé ressortie dans l’espoir qu’il réitère cette année les exploits de juin 2018. Paul est encore dans sa chambre, il parle avec son robot, depuis Noël il a réussi à coder une intelligence artificielle.
Je ne tiens plus en place, je fais des allers-retours entre la cuisine et le salon. Les mains tantôt jointes, tantôt ballantes le long du corps, je gesticule. Maman me demande d’arrêter. J’en suis incapable. Personne ne se rend compte de ce qu’il va se passer ce soir. Du moins, ce que je l’espère va arriver. Il s’agirait alors d’un moment de l’histoire. Le genre de moment auquel on accordera une double page dans les livres d’histoire du lycée.
Je revois Mme Martin, l’une des seules arrivant à rendre son cours d’histoire vivant, dans les vieilles salles non chauffées du lycée, elle perchée sur des talons de 10 cm nous dire : « il suffira d’une étincelle les filles, une seule, aussi infime soit elle pour que vous puissiez prendre pleinement votre place dans la vie politique française ». Mme Martin, c’est l’une de ces femmes grâce auxquelles aujourd’hui deviendra un grand jour. 50 ans, elle a encore toute la ferveur de son féminisme dans ces veines. Dernièrement, on a découvert, en tapant innocemment son nom sur Facebook, des photos d’elle brandissant des pancartes : « macho vous nous cassez le clito » « la domination masculine m’a tuée ». Mme Martin se bat pour l’éducation des filles du lycée et leur permettre une ouverture d’esprit auxquelles toutes les femmes de la planète n’ont pas accès, elle souhaite que les codes sociaux trop rigides soient abolis. Ainsi qu’une fille ait les mêmes rêves qu’un garçon. Elle dit souvent cette phrase : « Je veux que chacune de vous, que vous sentiez belle, moche, gentille, grosse, froide, drôle, sensible, sans cœur, créative, sportive, folle, se sentent femmes, car il n’existe pas une femme mais des femmes. Aujourd’hui, ce sont ces femmes qui doivent se battre pour changer les choses ». Elle nous demande alors de ne pas baisser les bras, que le combat est long mais qu’il n’est pas perdu d’avance. J’en ai pourtant l’impression, chez moi rien n’a changé. Et surtout rien ne changera. Certaines personnes ne voient pas tout ce que Mme Martin ou moi voyons. Certaines personnes ne voient pas que les femmes sont sexualisées dans toutes les formes de médias qu’ils existent aujourd’hui. Certaines personnes ne voient pas que les femmes n’ont pas le droit d’assumer pleinement leur sexualité sans passer pour ce qu’elles ne sont pas. Certaines personnes ne voient pas que la rue est un enfer pour une femme. Certaines personnes ne voient pas que les femmes ne peuvent pas jouir de toutes leurs libertés. La mini-jupe ne doit plus être vue comme une provocation, le pantalon comme une provocation, les cheveux courts comme une provocation. Non, si une femme ne se conforme pas aux sentiers battus ce n’est pas de la provocation. Il s’agit simplement d’une femme, une femme qui prend des décisions sur son apparence et qui espère ne pas avoir à se justifier en 2022. En effet, la femme est libre de se vêtir, de se maquiller, de se coiffer, de se décrire, de se vendre comme elle le souhaite. On devrait toute le voir, on devrait toute faire quelques choses. Les mentalités doivent être changées.
Je suis face à la télévision ultra plate que papa a ramené la semaine dernière alors que maman aurait voulu investir dans un nouveau sèche-linge. Rien ne changera. Papa demande quand le repas est prêt, maman s’excuse en disant «  dans 10 minutes ». Rien ne changera. J’ai raconté à Paul que cette après-midi en ville des hommes en voiture sont passés à ma hauteur en me sifflant, il a répondu «  t’avais ta mini-jupe en même temps ». Rien ne changera.
Mais aujourd’hui, j’ai espoir que les choses changent. J’ai espoir que les codes changent pour devenir égalitaires. J’ai espoir le genre dans la société ne soit plus un critère déterminant notre futur. Parce qu’aujourd’hui, l’une d’entre nous se bat pour montrer à toutes que c’est possible. L’étincelle va mettre le feu aux poudres ce soir, et s’en suivront une série d’explosions. Des explosions d’idées nouvelles. Des idées fraîches. Une nouvelle manière de diriger le pays permettra peut-être de redonner espoir dans la politique française. Aujourd’hui, nous sommes face au mur. La jeune génération ne se reconnaît plus dans la vie politique de son pays. La jeune génération veut marquer les esprits et surtout montrer son ouverture d’esprit.


19h59, je vois le visage fermé et grave de Laurent Delahousse, que les nouvelles rides naissantes et la mèche désormais grisonnante ne rendent que plus sexy. J’ai les mains moites, je suis seule devant le téléviseur, je bouillonne à l’intérieur. Il semblerait que pour la totalité de cette famille, ce dimanche soir est un dimanche soir quelconque. Laurent ouvre la bouche, son visage s’efface, pour laisser place aux dernières lubies des stagiaires graphistes. Deux jauges apparaissent de chaque cotés surmontées d’un pourcentage, tout cela avec un jeu d’ombre et lumière sur fond flouté de l’Elysée.
Je pleure de joie.
Ce soir, les français se sont rassemblés pour changer l’histoire et faire de ce dimanche 2 mai 2022, le jour de l’élection de la première femme présidente de la république française.
Demain, les mentalités changeront peut être.

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Stéphane Livino · il y a
Une fiction...qui deviendra un jour réalité, je n'en doute pas un instant. Bravo pour ce beau texte engagé !