Le grand Dr Pay

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— Gardez bien les yeux fermés, monsieur Mallow. Concentrez-vous et fouillez au plus profond de votre mémoire.
— D’accord.
— Où êtes-vous ?
— Je ne sais pas, je ne vois rien.
— Un petit effort, voyons.

Le ton du Dr Pay était ferme, sa voix chaude et grave. Une de ses mains restait posée sur celle de son patient. Cela faisait plus de vingt minutes que l’homme se tenait assis face à lui et rien ne venait. La fois précédente, il avait réussi à formuler quelques phrases incertaines mais pas l’ombre d’une piste.

Jamais M. Pay n’avait échoué. Depuis plus de vingt ans qu’il exerçait, les patients quittaient toujours son domicile avec des réponses à leurs questions. Cela prenait plus ou moins de temps mais ça finissait toujours par arriver. Avec celui-là, c’était une autre affaire. Ses souvenirs enfouis semblaient vouloir le rester pour de bon.

— Vous êtes un très jeune enfant. Un an tout au plus. Vous êtes entouré de plusieurs personnes. C’est le matin.
— Oui, le matin.
— Essayez d’observer les détails autour de vous. Y a-t-il un détail qui vous frappe ?
—...
— Une fenêtre peut-être ?
— Il y a de la lumière.
— Où ça ?
— Qui entre du dehors. Elle éclaire une petite pièce.
— Comment est cette pièce ?
— Petite. Les murs sont tachés. J’entends des bruits.
— Quel genre de bruit ?
— Des voix.
— D’homme ou de femme ?
— Les deux.
— Que disent-ils ?
— Je ne sais pas. Je ne comprends pas.
— C’est une langue étrangère ?
— Oui, je crois.
— Très bien. Comment sont les personnes présentes dans la pièce ?
— Elles sont dans la pénombre, je ne les vois pas bien.
— Restez là où vous êtes. Continuez de regarder, d’écouter. Dites-moi les choses comme vous les voyez.
— Les gens parlent fort, comme s’ils se disputaient. Ils sont plusieurs.
— Combien ?
— Quatre ou cinq. Parfois ils posent un regard inquiet sur moi. Comme s’ils parlaient de moi.
— C’est bien. Continuez.
— Je vois la femme à présent. Elle porte une longue robe bariolée, aux couleurs vives. Elle s’approche. Elle s’adresse à moi. Je ne comprends pas ses mots.
— De quelle langue pourrait-il s’agir ?
— D’Europe de l’Est je dirais. Elle ressemble à une slave.
— C’est très bien.
— Elle a les cheveux et les yeux clairs, comme moi. Elle est jeune, très jeune. Une vingtaine d’années, tout au plus.
— Et les hommes ?
— Ils sont plus âgés. L’un d’eux pourrait être son père. Il montre un document aux autres hommes.
— Quel genre de document ?
— Une lettre. Et il y a des photos, il me semble.
— Portez votre regard au-dehors à présent. Que voyez-vous ?
— Rien, je ne vois plus rien. Je ne les vois plus. J’ai quitté l’endroit. Je n’arrive pas à y revenir.
— Ce n’est pas grave, monsieur Mallow. C’est très bien pour aujourd’hui. Vous allez écouter ma voix. Je vais compter jusqu’à trois. Et à mon trois, vous allez ouvrir les yeux et revenir ici, avec moi. Un, deux, trois. Revenez doucement ici et maintenant.

Des larmes s’étaient échappées des yeux bleus du patient. Il sanglotait comme un enfant.
Le Dr Pay massa délicatement sa main quelques secondes. Il le laissa recouvrer ses esprits. Souvent les retours étaient violents, accompagnés de larmes.

— Monsieur Mallow, les souvenirs que vous avez réussi à rassembler aujourd’hui vont vous revenir les jours suivants. En rêve, très certainement. Puis d’autres viendront peut-être les compléter. La fois prochaine, nous renouvellerons l’expérience. Nous avancerons ensemble jusqu’à ce que vous ayez toutes vos réponses. En attendant, ne cherchez pas à vous souvenir, les choses doivent se faire naturellement. C’est compris ?
— Très bien. Je me sens perdu... Et vide.
— C’est normal. Vous avez commencé le travail et vous avez bien avancé. Ce sera plus doux au fur et à mesure des séances. Les premières sont souvent très éprouvantes.
— Merci, docteur.
— À la semaine prochaine, monsieur Mallow.

Monsieur Pay alla se rassoir à son bureau. Il se concentra sur sa respiration, observant chaque mouvement de son diaphragme. Puis son pouls redevint régulier.

En réalité, M. Pay n’était pas docteur. Il n’avait jamais étudié la médecine. Mais tous l’appelaient « docteur ». Sa réputation n’était plus à faire. Il avait, dès son plus jeune âge, pris conscience du don qui l’habitait. Au contact de la peau d’une personne, il pouvait lire son histoire. Mais plutôt que de la lui raconter bêtement, il préférait la lui suggérer, en l’aiguillant par des questions. Pour cela, il avait appris les bases de l’hypnose.
En quelques séances seulement, les gens qui venaient le voir se reliaient à leur mémoire, y compris la plus ancienne. Ils retissaient le fil de leur histoire.

Des personnes venaient des quatre coins des États-Unis pour le consulter. Il avait dû changer d’état souvent, rattrapé par des accusations de charlatanisme et pour exercice illégal de la médecine. Et puis, les choses s’étaient calmées le jour où un élu de l’état de l’Idaho avait fait appel à lui. Devant le don évident détenu par M. Pay, ce dernier s’était incliné et était même sorti de l’appartement en prononçant ces mots : « Un grand merci, docteur ».
Dès lors, M. Pay était officieusement devenu le grand Dr Pay.

Il repensa à monsieur Mallow, à son histoire d’abandon en Slovaquie à l’âge d'un an, à son adoption par un jeune couple d’Américains ayant toujours refusé de lui offrir la vérité que tout être mérite pourtant. Une histoire comme beaucoup d’autres que M. Pay avait déjà pu « lire » au contact d’une main.
Monsieur Mallow allait revenir une fois, ou deux. Et puis il saurait tout. Il comprendrait enfin, à plus de quarante ans, ce qu’il avait toujours senti. Il découvrirait ce qui lui avait toujours manqué.
C’était toujours ainsi que les choses se passaient.

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