Le grand auteur et la greluche

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Jury

Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Automne 2020
Le Grand Auteur, (il avait fait en sorte qu’on l’appelât ainsi, avec majuscules sonores) racontait à qui voulait l’entendre, le point d’ancrage de sa vocation.

Son grand-père, un homme fort mystérieux et quasi mutique, lui offrit lorsqu’il était enfant un unique cadeau. Le paquet était rectangulaire, enveloppé d’une étoffe noire luisante et lié d’un cordonnet de soie. « C’est un livre. » avait dit le vieillard sévère. Et l’enfant avait sorti ce cadeau lentement de sa gangue sombre. Puis, feuilletant le supposé livre, il n’avait trouvé sous l’épaisse couverture cartonnée, qu’une infinité de pages blanches.
— Mais, Grand-père, ce n’est pas un livre, c’est un cahier que tu m’as offert.
— Évidemment ! C’est toi qui en feras un livre.

Ce furent, racontait encore le Grand Auteur, les derniers mots de l’ancêtre. Assurément, il avait vu, tel le visionnaire qu’il était, sous l’enfant, le génie. Il avait su, lui, au terme de sa vie, que son petit-fils deviendrait un des meilleurs écrivains de son temps.

Ne restait donc qu’à remplir ce fameux cahier.

Seulement, il n’en finissait pas d’aller de faux départ en faux départ : c’est qu’il ne s’agissait pas de décevoir l’ancêtre qui patientait dans l’au-delà !
« L’accroche, c’est essentiel, disait-il et exigeant ! » Et des premières phrases, il en avait agencé des dizaines, des perles, à l’en croire, mais qui n’avaient pas encore atteint l’absolue perfection.

Son épouse, une jolie greluche (nous verrons par la suite comment elle hérita de ce nom) s’était laissé éblouir par ses belles paroles. Elle avait convolé dans les dentelles et l’aura de sa prime jeunesse. Prête à toutes les patiences, fière d’avoir été distinguée par le maître. Elle avait arrangé leur vie pour que nulle contrainte matérielle ne vînt empêcher l’œuvre de naître. Elle avait assoupli le quotidien, déroulé des tapis de silence sous ses pas. Attentive à ne pas empêcher les idées, c’est farouche une idée, ça ne se laisse pas capturer aisément. Elle veillait donc… à l’extérieur. L’antre du créateur, on le sait bien, est un lieu où nul profane ne doit entrer. Parfois pourtant, quand il s’était assoupi dans son grand fauteuil à oreillettes et que sa main avait glissé de lassitude le long de sa jambe, elle se hasardait à ouvrir le cahier – juste pour savoir – elle n’avait pas l’intention de lire, elle avait compris que ce serait un sacrilège ; il suffirait qu’elle découvrît quelques feuilles noircies. Ça donnerait sens à sa vie. Mais non, rien. Chaque fois, du blanc, du blanc qui commençait à jaunir d’ailleurs à force d’espérance, du papier qui allait finir par se dessécher jusqu’à l’effritement puisqu’aucun mot ne venait le faire vibrer.

« Trop de confort, peut-être ? » se dit l’épouse. Pour tenter de mettre en branle l’artiste, elle l’interrogea, qu’il lui parle au moins de son grand projet.

Il répondit qu’il n’avait pas l’intention d’écrire un pavé. Pas de ces romans qui se vendent au kilo, comme de la vieille vaisselle. Le dernier qu’il avait lu frôlait les mille pages. Quelle démesure ! Mais quelle folie ! Non, lui, ce qu’il voulait, c’était un volume facile à tenir dans la main, léger. Un petit opuscule qu’on pourrait emporter sur l’herbe ou dans la poche. Un roman bref, fait de trente et un chapitres (sur le nombre, il était catégorique). Aux paragraphes très courts. À balayer des yeux, le temps d’un souffle, d’une pause.

« Et de quoi parlera le roman ? » Là, il ricana et répondit qu’il ne s’agissait pas d’historiette, puisque tout avait déjà été dit. Non, ce qu’il travaillait, lui, c’était la grâce, le vide apaisant. Ce serait un élégant désert lumineux : une steppe vide et bienfaisante.

« Eh bien, dit l’épouse, ça ne paraît pas si compliqué. Un projet aussi simple, aussi dépouillé, ça va couler de source. »

— Ouh ! Là ! Pas du tout !, se récria le Grand Auteur, ça « aura l’air » de couler de source. Ce qui n’est pas pareil. Parce que – qu’elle n’aille pas croire – les phrases ne coulent jamais de source. Rien ne se donne. Il faut forcer, gratter, fouir ! Empiler les dictionnaires de synonymes, puis choisir les mots, les extraire de leur gangue. Il faut procéder à la manière des jardiniers, détacher les mots de l’humus de l’esprit, puis opérer leur délicate transplantation. Heureux s’ils ne flétrissent pas au moindre voisinage mal choisi, s’ils ne s’étiolent pas au premier balancement mal étayé. Les mots, sitôt sortis de leur caisson de survie, il faut les agencer, les entourer puis désherber, encore et encore. Jusqu’à n’en laisser que peu, et de préférence, les plus simples. Ceux qui paraîtront « couler de source », justement. Et les lecteurs – pas plus que son épouse, apparemment – ne sauront jamais ce qu’il en aura coûté à l’Auteur d’acharnement, de soin, avant d’aboutir.

L’épouse ne répliqua rien, mais elle commençait à se lasser, à trouver qu’il coupait les cheveux en quatre. Et puis, un jour qu’elle avait une nouvelle fois ouvert le cahier toujours aussi vide quoiqu’un peu plus jauni, elle lui demanda ce qu’il voulait pour son déjeuner dominical, le scribouillard (sans grand, ni auteur, ni majuscule). Il pesta contre cette bécasse incapable de bien nommer les choses. À quoi elle répliqua que pour nommer quelqu’un qui n’avait produit aucune œuvre, même le mot scribouillard semblait inapproprié. Alors, il jeta sur elle le fiel de quinze années de frustration : comment aurait-il pu mener son Grand Œuvre à terme entouré d’un esprit aussi petit ! C’est cette greluche (c’est ce jour-là qu’il employa ce vocable) qui empêchait tout !
L’épouse reçut le mot comme une pierre au front. Un peu sonnée, elle le répéta puis se prit à rire. Elle le jugea parfait pour servir de point final à leur histoire ! La Greluche en joie plia bagages. Sur le feu, la blanquette commençait à attacher, elle poussa la plaque de cuisson au maximum puis elle sortit le cœur léger. L’air frais lui parut infiniment voluptueux.
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Eve Nuzzo · il y a
On ne sait où ça va, ça se déroule sous nos pieds, s'invente à mesure, j'aime bien l'expérience.
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Mome de Meuse · il y a
Bonne soirée Eve. Au plaisir...
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Jean MILPIED · il y a
Une fin bien amenée
A voté!
Le cercueil de la bete en compet noir et court,
Si la peur vous en dit!

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Olivier Descamps · il y a
Lourd héritage et belle sortie...
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Mome de Meuse · il y a
Merci pour cette formule si bien trouvée et pour votre visite, Olivier.
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Felix Culpa · il y a
Une magnifique histoire ! Mes 5 voix Mome de meuse ! Bonne finale !
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Mome de Meuse · il y a
C'est très gentil à vous Félix.
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Marc D'ARMONT · il y a
Peut-être de grands auteurs se reconnaîtront-ils. Mon soutien pour cet excellent texte.
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Mome de Meuse · il y a
Merci beaucoup, Marc, votre soutien me fait plaisir.
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Atoutva · il y a
Un re vote pour une histoire toujours aussi savoureuse !
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Mome de Meuse · il y a
Mille mercis, Atoutva et au plaisir de vous croiser à nouveau.
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Rosa Carton · il y a
Singulier et drôle! J'ai savouré! Mes voix!
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Mome de Meuse · il y a
Merci de tout coeur, Rosa. Je vous souhaite une belle journée.
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Corinne Chevrier · il y a
En tout cas, vous, vous savez les agencer, les mots, que l'on savoure avec plaisir.
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Mome de Meuse · il y a
Comme c'est gentil à vous, Corinne. Votre compliment me va droit au coeur. Je vous souhaite une belle journée.
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Corinne Chevrier · il y a
Une belle journée et surtout une belle fin d'année à vous. Plus modeste que votre récit, mon texte essaye de se faire une place dans le "court et noir" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/soleil-blanc-4
Si le cœur vous en dit !

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Chris Falcoz · il y a
Curieuse histoire !
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Mome de Meuse · il y a
Merci d'être passée Christelle.

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