Le grand air

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Abandonnée dans l’herbe somptueuse. Le soleil de midi donne sa pleine puissance. Sa tête a disparu parmi les tiges hautes des plantes qui se hissent vers le ciel pour happer la lumière. Son corps a plongé dans la muraille de verdure grasse et anarchique qui la dissimule aux yeux du paysage. Des morceaux de son dos s’étendent sur le matelas tumultueux de la prairie miraculeuse, des muscles s’étalent. Omoplates, épaules, triceps, haut du cou, c’est ce qu’elle sent pour le moment qui se détend et le bout de ses oreilles rencontrent d’étranges textures de feuilles qui l’agitent d’une secousse. Ca chatouille.
S’avancer dans cette herbe haute, cela signifie bien lever chaque jambe et la reposer un pas plus loin en l’enfonçant dans un dédale de fleurs et d’insectes en grande frénésie. On est en plein juillet. L’air vibre de chaleur et des agitations minuscules de tous les êtres excités qui se bousculent dans la prairie. Soulever le pied, le tendre en avant, le ramener au sol, c’est écraser un peu de cette splendeur, déranger ce qui se trame de drames et de combats, d’occupations laborieuses en cette jungle bucolique. Il n’y a pas d’anaconda par ici, mais peut-être une vipère tapie prête à frapper. En avançant à nouveau, de l’herbe jusqu’à mi-cuisse, Aretha y pense. Mais il y a l’appel de la prairie. Si elle est tombée sur elle, nichée dans un repli de colline, après trois heures de marche intense dans la forêt, à l’heure où on fait la sieste en bas dans la vallée, si elle reste bouche bée devant cet étalage affolant de fleurs de toutes couleurs et de tous motifs en train de lui offrir de la beauté innombrable, c'est qu'elle doit en profiter. Alors Aretha lève l’autre jambe et se fraye un passage parmi les herbes, les bourdons, les guêpes, les sauterelles qui sursautent et les papillons. Rien de grave. Le petit monde s’agite et bruisse un peu plus fort puis l’a déjà oubliée.
Sous cet arbre. Seul au milieu du spectacle. Elle va s’arrêter là, à la lisière de l’ombre et de la lumière que dessine son feuillage. Elle s’est donc allongée. De légers courants frais trouent parfois la tiédeur de l’air. On croirait baigner son visage en Bretagne alors que c’est le sud, une montagne isolée et fière bordée d’une falaise majestueuse qui la coupe de la vallée. Sur ce plateau, on est seul. Des bouffées de grand air s’engouffrent jusqu’à elle. On est loin. On est bien. Ce sont les vacances. Aretha a fermé les yeux. Il reste le silence puis un vrombissement, un crissement. Des cliquetis légers. Des crincrins de pattes. Un tourbillon grave s’approche dangereusement, rapide et bruyant comme une moto du Bol d’or, puis s’éloigne. Un bourdon gras, sans doute. Un chuintement dans l’oreille gauche, une réplique aiguë dans la trompe d’Eustache à droite. L’orchestre veille. En stéréo. Elle n’est donc pas vraiment toute seule. Ses muscles cotonnent. Entre son épiderme et la chair de son visage, on déroule une persienne sur les yeux, le nez, la commissure des lèvres. Elle sait qu’elle va s’endormir. Elle sourit.
Un cri profond et aigu perce l’air. Aretha ouvre les yeux. Une grande ombre passe. L’orchestre de pattes et de bouches n’a pas faibli mais a changé de tonalité. C’est un grand oiseau de la montagne. Il disparaît dans le ciel en cercles rapides. Un aigle. Il est descendu assez près d’Aretha pour qu’elle ait pu voir sa tête tourner d’un côté à l’autre. Elle a dormi longtemps. La prairie est bonne hôtesse. Il va falloir rentrer car le soleil tombe vite. Aretha se relève et laisse derrière elle les herbes écrasées sous le poids de son corps couché comme témoins du délit. Dans le monde humain, on aurait tracé à la craie ou à la bombe aérosol une forme sur le goudron ou le pavé à l’endroit du crime. La lumière a changé et se fait plus timide, plus rousse. A demain, fleurs et insectes.
De sa fenêtre, le crépuscule s’installe sur la vallée dans le frôlement des pipistrelles. L’air a fraîchi. En contrebas, il y a les rires de quelques uns de ses amis joyeux en train de trinquer. Son téléphone se met à vibrer. Aretha décroche.
Il n’y aura pas de lendemain pour les herbes et la prairie. Dans un train, Aretha file vite plus au sud à l’heure où le soleil fait vrombir l’air, là-haut sur le plateau. Elle a deux jours pour se préparer. Elle remplace Irène au pied levé. C’est une chance à saisir. Elle a peur.
Il fait grand nuit mais la chaleur de juillet écrase encore la ville et réverbère depuis chacune de ses pierres anciennes. Juchées dans les cyprès et les pins, les cigales stridulent et ravagent le silence. Aretha s’avance sur la scène en plein air du théâtre antique. Les spectateurs sont proches et très vivants : elle perçoit leurs respirations et le frissonnement de quelques éventails. Si au moins ces satanées cigales s’activaient en rythme au lieu de syncoper l’ouverture de l’orchestre ! Mais elle est seule en scène, c’est le moment du grand air de cet opéra et il n’est plus temps d’engueuler les cigales. Aretha prend son souffle et lance sa voix en vastes volutes vers le ciel, à la recherche du grand oiseau de la montagne. Sa voix enfle et monte dans l’enceinte de vieilles pierres, une voix nouvelle encore jamais entendue en ces lieux chargés d’un auditoire volontiers cruel. Aretha scrute le ciel sombre et moelleux. Ses arpèges veloutés s’envolent vers le plateau et la prairie joyeuse aux jolies fleurs multiples. Les cigales s’estompent et l’orchestre la porte. Elle est merveilleusement tranquille lorsque le grand oiseau surgit, quand son contre-ut traverse l’air comme une évidence. Aretha ferme les yeux, inspire et sourit. Elle ne sait pas ce que valent les applaudissements qui commencent à crépiter. On verra bien.
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