Le goût du don

il y a
3 min
13
lectures
1

Quelques sentiments ardents d’intranquillité  [+]

Il y a une semaine précisément, j’étais dans un train en direction de chez mes parents. Dans ce train, je voyais un père qui lisait à sa petite fille, assise sur ses cuisses, des petites histoires, de celles que l’on retire à des distributeurs automatiques en gare. Elles sont imprimées sur des rouleaux d’une largeur qui fait penser aux facturettes des magasins. Le temps de lecture est proportionnel à la longueur du ruban de papier, qui a tendance à s’enrouler sur lui-même. On a presque l’impression de lire un rouleau de parchemin, surtout quand l’histoire commence à être un peu longue. Heureusement, ce sont des histoires courtes, voire très courtes : la machine qui les distribue propose en fait un temps de lecture, allant d’une minute à cinq minutes. Je voyais la petite fille presque hypnotisée par la lecture de son père. Au premier regard, elle ne semblait pas très attentive, mais en continuant à l’observer, on pouvait voir que son regard n’était posé sur rien ; elle était, comme on dit, sur la Lune. De temps à autre, elle portait la main aux rouleaux. On sentait qu’elle se laissait bercer par les histoires racontées.

Je n’ai plus fait attention à ce père et à sa fille jusqu’à ce que je les voie se déplacer dans le train. La fille portait à la main les rouleaux de papier, et elle s’est approchée d’un emplacement où se trouvaient une mère et des enfants. Elle a proposé les rouleaux et ils ont été acceptés. Je ne sais pas bien dans quel ordre cela s’est fait, mais je crois que les rouleaux ont été pris avant que le père ne leur explique qu’il s’agissait d’histoires courtes à lire. Je n’ai entendu rien d’autre de ce qui se disait, car j’étais trop loin et que je ne ressentais pas le besoin de savoir précisément ce qui se disait. Ce qui m’a le plus marqué, et qui explique que je le raconte ici, c’est de voir le plaisir qu’éprouvait la petite fille d’avoir fait ce don. Et je voyais le père avoir du plaisir à regarder sa fille en prendre avec ce geste. Je me suis dit que c’était ainsi que naissait le goût pour le don.

Je ne sais pas si c’est elle qui avait eu l’idée de donner, ou si son père lui avait proposé. En tout cas je suis certain qu’elle a eu envie de le faire, bien que cela lui ait demandé à mon sens deux efforts : celui d’aller vers des inconnus pour leur parler et celui de se séparer de quelque chose qui lui a donné du plaisir. Mais elle en a retiré le plaisir, peut-être plus grand encore, d’en donner et d’en être remerciée. En dehors du fait qu’aller vers ces inconnus et leur parler lui a permis de gagner en confiance, elle a surtout pu gorger son ego de manière positive, du fait qu’elle était le centre du plaisir partagé et qu’elle ait reçu à la fois le plaisir et les remerciements des autres. Elle a fait quelque chose pour les autres, et a vu alors en quelque sorte que son existence en était accrue. C’est peut-être un peu un sentiment de toute puissance, comme si un Dieu recevait des louanges, et que cela même le faisait exister en lui donnant du pouvoir, celui d’apporter quelque chose à ceux qui le louent. Plus simplement, elle a pu se construire une belle image d’elle-même en voyant celle qu’elle donnait à ces inconnus.

Je me dis qu’elle a vraiment eu de la chance de connaître cette expérience, qui a sûrement été importante pour elle et la construction de sa personnalité. En voyant cela, je me suis dit que je n’avais jamais vécu une telle expérience, et que très certainement cela m’a manqué, car je suis presque incapable de prendre plaisir à donner et je le fais très peu. J’ai eu l’occasion de faire un don dans ma jeunesse, dans des conditions différentes, que j’ai refusé de faire et qui m’a malgré tout été imposé. Je crois encore aujourd’hui que c’était une erreur de l’imposer. Je crois que ce don était trop abstrait pour moi : l’objet que je donnais ne me concernait pas, et les gens à qui le don était destiné m’étaient invisibles. La petite fille était dans un cas concret. Elle pouvait recevoir tout de suite le fruit de son don, le plaisir qu’elle en a retiré, alors que cela ne pouvait pas se produire pour moi ; je ne pouvais donc pas comprendre l’intérêt du don.

Aujourd’hui, je donne toujours très peu ; il me reste difficile de le faire.
Il m’arrive néanmoins d’éprouver un peu de plaisir à le faire, mais je crois qu’il reste très limité. Il est peu fréquent également pour moi de recevoir et d’en éprouver du plaisir. Je me sens donc dans la peau d’un individualiste de laquelle j’ai du mal à m’échapper. Je le pense souvent, il faut une grande intelligence pour déconstruire puis reconstruire sa personnalité et je ne la possède pas. Les dons que je fais le plus sont abstraits, il ne s’agit pas d’objets que l’on peut tenir dans ses mains. C’est le goût du partage culturel que j’ai développé, mais que j’ai de moins en moins l’occasion de faire, par manque de personnes avec qui le faire.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de KE PHAS
KE PHAS · il y a
D'une belle clarté transmisse !
;) merci

Image de Ardores
Ardores · il y a
Merci pour la lecture !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Gueule blanche

Chantal Sourire

Il est deux heures, Jimmy s’éveille.
Le réveil vient de sonner, sortant le jeune homme de son rêve récurrent. Son arrière-grand-père mineur, une gueule noire. Le portrait de l’ancêtre su... [+]