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mariedeville

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Pourquoi on a aimé ?

Un portrait bouleversant qui a le sens du détail ! Le rythme et les émotions retransmises à la perfection font de cette histoire un témoignage ...

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Elle est devant l’armoire de la grande salle de bain, les miroirs des portes ouvertes reflètent son visage et ses deux profils. Les pots, crayons, pinceaux, brosses et bâtons de rouge sont en désordre sur le bord du grand lavabo.
Elle recouvre soigneusement son visage et son cou d’un fond de teint un peu mat qui sèche comme un plâtre. Il ne faut pas qu’apparaisse le moindre morceau de peau nue, elle veut sentir sur elle le poids de la matière comme si elle portait un masque.
Dans le salon, à l’étage du dessous, son mari regarde la télévision. Tôt le matin, il a vu les chefs d’État et de gouvernement descendre tour à tour de leur avion au Bourget, Nixon et Kissinger, le prince Charles, Juan Carlos, le chah d’Iran, Indira Ghandi...
La petite fille arrive dans l'encadrement de la porte de la salle de bain. Elle est habillée comme un petit rat d’opéra, une petite ballerine qui porterait le rêve de grâce et de pureté de sa mère. Ses cheveux clairs ont été tirés avec une certaine rudesse et ramassés en un chignon un peu douloureux.
Elle chuchote, « Papa dit qu'on est en retard ». Elle l’a entendu grommeler « Mais qu’est-ce qu’elle fout encore ta mère, tu vas voir qu’elle ne sera pas prête avant la fin de la messe », puis il s’est retourné vers le téléviseur pour suivre la cérémonie à Notre-Dame qui a commencé. La petite fille a regardé la foule massée dans la cathédrale, puis elle est montée voir sa mère, parce qu’elle est pressée de partir et de monter dans la DS blanche neuve, imaginer qu’elle sent la voiture s’élever au démarrage. Et doucement, bercée par la conduite prudente de son père, elle s’endormira devant l’enfilade des maisons jusqu’à leur arrivée.
Elle continue de regarder sa mère passer lentement avec un court pinceau une couche de vert sur les paupières. Du vert parce que ses amants lui disent qu’il y a de petits éclats verts dans le marron sombre de ses yeux. « Dis à ton père que j'arrive », répond-elle à contre-temps. Puis elle recourbe ses cils avant de les noircir lentement, brosse ses sourcils et passe sur ses lèvres un bâton qui colore sa bouche en rouge sombre. Elle attend que ce soit sec et recommence. Il faut que la couleur tienne jusqu’au milieu de l’après-midi, jusqu’à ce qu’ils prennent enfin congé de l’oncle. Elle attrape la bouteille de parfum et se vaporise ; la petite fille éternue.
Voilà, elle est prête. Elle reste debout face au miroir, désemparée, elle ne se regarde pas, elle se sent loin, comme si la sensation de vivre s’était retirée. C’est ça, elle est comme morte, offrant aux regards un visage qu’elle sait trop maquillé, entouré de cheveux très noirs qu’elle a disciplinés à la brosse. Aujourd’hui, elle ne s’appartient pas, elle est sacrifiée. Son mari a décidé de cette rencontre, il lui a dit que cet oncle était tout ce qui lui restait de sa famille, qu’il était maintenant veuf, qu’il fallait en prendre soin. « Il n’est plus si jeune, il t’a élevée, tu dois faire ton devoir, lui rendre l’affection qu’il t’a donnée... » Elle n’écoutait plus, elle ne cherchait aucun argument, elle les savait inutiles, son mari respecte par-dessus tout les liens de la famille, les hommes vieux, les femmes quand elles ont atteint un certain âge. Quelque chose d’acide montait de son estomac jusqu’à sa gorge, elle s’était ensuite pliée en deux au-dessus des toilettes sans faire de bruit.

C’est le début de l’hiver, la journée est grise. Elle enroule un châle noir autour de ses épaules et enfile des escarpins. Elle se sent laide, souillée définitivement, elle avait oublié à quel point elle se sentait salie.
Elle se résout à descendre lentement l’escalier. Le choral final de la Passion du Christ selon saint Jean retentit tandis que le cardinal Marty accompagne le président Georges Pompidou vers la sortie de la cathédrale suivi par le cortège des chefs d’État.
Elle a réussi à convaincre son mari de réserver une table dans un grand restaurant parisien afin de ne pas aller dans l’appartement de son enfance. Ne pas pousser la lourde porte sur la rue, ne pas monter les escaliers où déjà elle décèle l’odeur du sombre trois-pièces, cette odeur qu’elle associe immédiatement au sentiment de honte qui l’a toujours tenaillée, ne pas être hantée par l’existence de cette chambre, contiguë à la petite salle à manger, qui est restée comme au jour de son départ et dans laquelle elle ne peut entrer sans être saisie de vertiges et sans que son corps ne tremble. Dans les souvenirs qu’elle cherche à enfouir, elle a sept ans. Mais bien sûr, elle ne dira jamais rien, elle est incapable d’évoquer ces choses-là.
Ils iront donc dans un restaurant chic et bruyant, ouvert en cette journée de deuil national. Autour des tables, la conversation portera sur les obsèques du Général de Gaulle. Elle ne croisera pas le regard de son oncle pendant le repas, elle ne regardera pas son visage, répondra à ses questions de façon évasive pour faire mourir la conversation, gardera sa petite fille serrée contre elle.

PRIX

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M. Iraje · il y a
La force du non-dit et de sa mise en scène est impressionnante !
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Zalma Solange Schneider · il y a
Vos textes sont des diamants. Merci à vous.
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Felix Culpa · il y a
Un récit très émouvant. Merci pour cette belle lecture !
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Odile · il y a
Il y a des instants qui ne s'enterrent pas
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Jean-Paul · il y a
Pour avoir un souvenir précis de cette journée où beaucoup de ma génération peuvent dire ce qu'ils faisaient ce jour-là, j'ai eu beaucoup d'émotion en re-lisant ce texte
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Mariedeville.
Une belle écriture qui vient souligner tout ce que la femme ne veut, ne peut pas dire. Nous nous retrouvons à la place de l’an petite fille, démunie quant à quoi dire face à cette femme si ce n’est brisée, tout du moins victime.
Mes salutations,

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Eddy Bonin · il y a
Pour une première sur ce site, c'est réussi. Très poignant, avec une chute bien amenée. J'aime beaucoup. Mes 5 voix de bienvenue, Marie :-)
Si un voyage romantique au Pays Basque, vous tente, suivez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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JACB · il y a
Entre chaque ligne de ce TTC bat un trop-plein de honte et de terreur, il faut du talent pour dire tant en explicitant si peu .*****Marie.
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Manodge Chowa · il y a
Elle implose à chaque instant à défaut de libérer ce corbeau. Beaucoup de personnes sont enfermées dans leur corps et se battent chaque jour pour vivre un peu de bonheur dans ce difficile quotidien. +5 pour cette nouvelle très bien conçue. Je vous invite à lire Bonheur arc-en-ciel en finale de poésie et bonne continuation de Maurice.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Souvenir insoutenable, marquée à jamais, mes voix, voir si vs avez le temps "VIOLEE" sur mon site, merci
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