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Le gâteau d'anniversaire

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Ramoilian

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C’était un jour de fête, alors toute la famille était là autour de la grande table recouverte d'une belle nappe blanche brodée. Il y avait nos parents, ma grand-mère qui était si gentille, bien sûr, puisque c’était son anniversaire, la tante Léonie, qui avait de la moustache (mais il ne fallait pas en rire devant elle), la tante Henriette avec ses petits yeux bleus et ses cheveux teints en rouge (il ne fallait pas en parler non plus mais maman disait que cela faisait mauvais genre). Elle était grosse, tante Henriette, mais toujours prête à rire, pas comme la tante Léonie qui houspillait toujours son mari ou comme la tante Berthe qui était un peu jaune et maigre et qui soupirait beaucoup. L’oncle Jules, son mari, je ne m’en souviens même plus tellement il était timide et silencieux.
Et puis il y avait nous, les enfants. Nous devions être sages et laisser parler les grandes personnes, qui avaient tellement de choses à se dire toutes en même temps, des choses qui nous ennuyaient beaucoup parce qu’on n’y comprenait rien.
« Oh, c’est délicieux, j’en reprendrais bien encore un peu », disait tante Henriette.
« Tstt, tsst ! », disait tante Léonie en fixant le double menton de sa sœur.
Moi, Lili, j’avais huit ans cette année-là, et puis il y avait mes frères Jérôme, Michel, Arnaud et le petit Rémi, qui n’avait pas encore quatre ans. Il y avait aussi nos cousins Jacques, Charlotte, Antoine et Marion et on s’amusait bien ensemble mais Rémi, lui il était différent, très calme et toujours content.

Nous avions déjà mangé des tas de choses quand tante Léonie le fixa et dit : « Alors, je vois qu’il ne parle toujours pas, cet enfant ! ». « Hon ! », fit Rémi en la regardant tranquillement.
Les parents en avaient assez des réflexions de tante Léonie. Et voilà que les grandes personnes se mirent à parler toutes en même temps, Rémi ceci, Rémi cela, pourquoi Rémi ne parlait pas, enfin tout le monde avait une opinion et chacun était sûr d’avoir raison, naturellement, alors le ton montait, comme d’habitude dans ces cas-là.

Et voilà que le dessert arrive. Tout le monde s’est arrêté d’un seul coup pour contempler cette merveille. C’était comme une tour blanche et rose à deux étages avec des guirlandes en sucre de couleur et des fils de caramel et cela devait être écoeurant tellement cela devait être bon, et peut-être même qu’il y avait de la crème et du chocolat dedans. On n’avait placé qu’une bougie tout en haut parce que grand-mère était très, très vieille alors on n’aurait pas pu mettre une bougie par année, il n’y aurait pas eu assez de place et elle n’aurait jamais pu toutes les souffler. C’est plus pratique quand on n’a que huit ans..
La famille faisait des « Oh ! » et des « Ah ! » tellement il était beau, ce gâteau, et les yeux de tante Henriette brillaient de gourmandise.
Tante Léonie prit les choses en main parce qu’elle était très autoritaire et que personne ne voulait faire d’histoires, en tout cas pas ce jour-là.. Elle prit un grand couteau en pinçant les lèvres tellement elle faisait attention. Moi, je n’avais plus faim, à vrai dire, mais je voulais une grosse part et les autres aussi, sauf tante Berthe qui murmurait « C’est trop, c’est trop ! »

Tout d’un coup, une petite voix dit : « Ma petite maman, j’aimerais bien un peu de ce beau gâteau  ». Rémi regardait maman avec un sourire tranquille comme d’habitude. Nous étions tous tellement ébahis que tante Léonie en resta bouche bée, le couteau en l’air. Ils se sont tous arrêtés de parler. Maman se mit à sourire comme un ange et papa se racla la gorge, très ému. Je voyais bien qu’il était fier. Antoine pouffa de rire et moi aussi. Rémi regardait le gâteau, toujours très calme. « Hon ! », dit-il.

Alors toutes les grandes recommencèrent à parler toutes en même temps, quel brouhaha !
« Ah, le petit chenapan ! Il m’a bien eue ! Il parle quand il veut, hein, il nous laisse faire les singes pour essayer de lui faire dire un mot et pendant ce temps-là Monsieur se moque bien de nous ! Ah, le petit hypocrite ! », s’exclama tante Léonie, toute rouge de colère, le chignon de travers. Elle était vexée car elle s’était juré de faire parler notre petit frère. « Vos parents sont bien trop indulgents avec lui », avait-elle l’habitude de répéter, et on allait voir ce qu’on allait voir et qu’elle, Léonie, arriverait bien à le forcer. Et elle était plutôt ridicule avec ses minauderies et ses airs agacés à chaque fois que Rémi disait « Hon ! » : il ne disait jamais rien d’autre. Un jour je crois même qu’elle était sur le point de le gifler. Elle n’aimait pas qu’on lui résiste, tante Léonie. C’est peut-être pour cela que l’oncle Félix, qui avait pourtant une grosse moustache, ne disait jamais rien devant elle.

Notre grand-mère protesta, puis maman et papa et ensuite ils se sont tous mis à faire un tel vacarme que Léonie quitta la table, furieuse. Grand-mère se leva pour aller la calmer tandis que l’oncle Jules, l’oncle Félix et tante Berthe fuyaient au salon, et puis la tante Henriette fila vers la cuisine en gloussant pour voir ce qui se passait car les drames familiaux se tenaient toujours là.

Alors, nous nous sommes regardés et sans rien dire Antoine se leva, prit la grande pelle à tarte et nous servit à chacun une grosse part de gâteau et comme nous étions neuf enfants et que les parts étaient vraiment énormes, il ne restait plus que des miettes dans le plat. « C’est bien bon ! », dit Rémi, barbouillé jusqu’aux oreilles. Comme il était délicieux, ce gâteau et comme nous étions tranquilles sans les grandes personnes ! Elles continuaient à se disputer dans la cuisine et on a même entendu quelqu’un pleurnicher mais cela nous était bien égal.

Tout à coup papa et maman entrèrent dans la salle à manger. « Oh ! », dirent-ils ensemble. On se forçait pour tout avaler et je croyais même que Marion allait être malade. Les parents se tordaient de rire. « Partez vite, les enfants ! Vite, allez ! » Et maman embrassa le petit Rémi. « Coquin », dit papa. « Prends ton temps, mon garçon. »
« J’ai mal au cœur », dit Rémi. « Hon ! », fit papa.

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