Le Gardien de Villèle

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ABCD, Des lettres, des mots viennent de s'envoler. EFGH, Ils s'étalent sur les blanches pages en milliers de tâches. IJKL, Ils se mélangent pour former un pêle-mêle. NMOP, Des phrases se  [+]

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Gardien de nuit du domaine de Villèle, à Saint-Gilles-Les-Hauts. C’était le métier que j’exerçais depuis mes vingt ans. C’était, me semblait-il, un métier peu passionnant. De longues nuits blanches à faire le tour de l’ancienne demeure de Madame Desbassyns. Des soirées à rallonge pour s’assurer qu’aucun téméraire ne vienne roder aux alentours de ce patrimoine culturel. Malgré les rumeurs qui circulaient sur ces lieux, j’avais accepté ce poste sans l’once d’une hésitation. Des vieilles histoires de grand-mères, des légendes de fantômes. Que des balivernes ! Je n’étais pas superstitieux et rien n’était arrivé en trente-cinq ans de service. Les rondes se succédaient et se ressemblaient. Ternes et sans exaltation, depuis trois décennies. Pourtant, ce soir du trente-et-un octobre deux mille quatorze, je ne l’oublierai jamais.

J’avais quitté ma petite famille, mon "bertel" sur mon épaule pour prendre ma garde. C’était un soir comme un autre, du moins je le pensais. Je ressassais ma morosité, et ma rage enfouie, dès mon arrivé sur les lieux. Une paye de misère qui me permettait à peine de subvenir au besoin de ma famille tant la vie était devenue plus chère ces dernières années. Et, par-dessus le marché, mon benjamin de vingt-huit ans, ce paresseux de première, menait une vie de pacha à mes frais. J’avais posé machinalement mon sac de paille près de la Chapelle Pointue avant de faire ma première ronde. De toute façon, personne ne venait ici à la nuit tombée. Et puis, à part ma gamelle, il n’y avait rien à voler dans mon vieux "bertel".

Le voile de la nuit c’était étendu sur les hauteurs de l’île. Il était près de dix-neuf heures et la chaleur accumulée toute la sainte journée commençait à s’estomper. Il me fallait bien une heure et demie pour faire le tour complet de ce latifundium. C’est qu’elle n’avait pas fait dans la demie mesure la Desbassyns ! Madame « La Providence », comme certains l’appelaient à l’époque, devait bien s’amuser à la tête de ces dix hectares ! Muni de ma lampe torche, je commençai à parcourir les premiers mètres d’une démarche chaloupée. Ma hanche me faisait un mal de chien mais je me devais de continuer ce boulot harassant si je voulais remplir le frigo. À l’est du domaine, rien à signaler, comme d’habitude. Je pestais en serrant les dents. Foutue propriété ! Elle avait fini par m’user au fil des années, et bien plus vite que je ne l’aurais imaginé ! Au nord, rien aussi, comme toujours. Je continuai ma ronde à pas d’escargot. Mon vieux dos ne supportait déjà plus ces longues marches nocturnes. À l’Ouest, il n’y avait rien non plus à signaler. Et dire qu’on me refusait ma demande de retraite anticipée ! Ce domaine finirait par avoir ma peau ! Au Sud, toujours rien. Un brin éreinté, je me reposai à l’ombre d’un manguier. Reprenant mon souffle, j’observai d’un œil vide l’arbre qui se dressait en face de moi. Des questions existentielles me traversaient l’esprit, comme bien souvent quand la lassitude m’enserrait le cœur. Je rêvassais les yeux ouverts.

Soudain, un murmure porté par le vent m’arracha de mes pensées. Quelqu’un sur la propriété ? Ça devait sûrement être un rodeur ! Je me dirigeai aussi vite que je le pus vers l’étrange chuchotement. Rien. Je fronçai les sourcils, incrédule. Probablement le fruit de mon imagination. Je secouai la tête et allai achever ma ronde en claudiquant. De retour auprès de la Chapelle, je constatai que mon "bertel" avait été déplacé. Pour sûr, il y avait bien quelqu’un qui était venu fouiner ! Ah, si je l’avais choppé, il aurait passé un sale quart d’heure ! Je n’avais plus beaucoup d’équilibre à cause de ma hanche droite mais je pouvais encore donner une bonne rouste ! Je pris mon "bertel" et entrepris d’aller en quête de mon aventurier du vendredi soir. À nouveau, un bruissement se fit entendre. Cette fois, j’entendis distinctement une voix, celle d’une femme qui semblait se lamenter. Je m’armai d’un bâton et, à pas de velours, j’avançai en direction de cette mystérieuse lamentation. Elle provenait de la Chapelle Pointue. Interloqué, je montai les marches du petit escalier puis me figeai.

« Roger ? C’est toi, Roger ? » murmurait la voix.

Je tendis l’oreille pour être certain de ne pas rêver. Comment pouvait-elle connaître mon nom ? Qui était cette femme ? Des sueurs froides coulèrent le long de mon dos. Ma peau se para de frissons. Mes poils se hérissèrent. Devais-je répondre ? Devais-je entrer ? Pour la première fois de ma vie, le doute à propos des rumeurs traversa mon esprit. Je restai tétanisé, ne sachant plus ce que je devais faire.

« Roger ? C’est toi ? Réponds-moi, s’il te plaît ! murmura la voix
-Marie-Jeanne ? C’est toi ma petite « zézère » ?
-Oui, oui mon chéri !
-Qu’est-ce que tu fais ici ?
-Je voulais te faire une surprise, je me sens seule à la maison ! Rentre ! »

Rassuré d’entendre la voix de ma femme, j’osai pousser la porte de la petite église. Après tout, c’était un édifice religieux, je n’avais rien à craindre ! Et puis, c’est vrai que ma Marie-Jeanne m’avait promis qu’un jour elle viendrait me faire une surprise. En trente-cinq ans elle n’avait jamais osé mettre cette promesse à exécution. Comme quoi les miracles pouvaient encore arriver ! Confiant, je poussai la lourde porte de la bâtisse et y pénétrai sans crainte. Une faible lueur éclairait la nef : la lumière de la lune. Je plissai les yeux pour m’habituer à la pénombre. Une fois accoutumé, je cherchai des yeux ma dulcinée sans l’apercevoir. Avais-je eu une hallucination ? Oui, ça devait sûrement être ça ! Avec la fatigue, ça pouvait arriver. Je m’apprêtai à rebrousser chemin quand les portes claquèrent brutalement.

Mon cœur s’emballa brusquement. Un souffle glacé caressa ma nuque et une voix me susurra à l’oreille : « Ainsi, vous ne croyez pas au fantôme, Roger ? »

Mon sang se glaça. Je fis volte-face le cœur cognant dans le dos. Personne. J’étais seul dans la Chapelle. Pourtant, ce souffle, cette voix. Je n’avais pas rêvé, non ! C’était bien réel. Je fis un tour complet sur moi-même. J’ouvris les lèvres mais me retrouvai aphone. On m’agrippa par le bras et me tira sur ce qui restait de l’ancienne tombe de Madame Desbassyns. Je tremblotais, prostré sur la dalle. Les mains jointes, j’implorai tous les dieux, tous les saints de me venir en aide.

« Priez, Roger, me murmura la voix diabolique, priez autant que vous le pourrez, rien ne vous sauvera ! »

Je tentai de me redresser. Je fermai les yeux, pensant à cauchemar. Un simple cauchemar. J’ouvrirais les yeux et je serais dans mon lit, près de ma petite "cafrine". Un ricanement me foudroya le cœur. Ma tête se mit à tourner ; tout autour de moi tournoyait. Une femme tout de blanc vêtue se matérialisa devant. Non, ce n’était pas possible ! Elle s’approcha de moi d’une démarche féline. Le sol tremblait à chacun de ses pas. Puis, elle se planta devant moi, un sourire mesquin aux lèvres. Son regard me transperça la poitrine. Elle me saisit par l’épaule et m’attira à elle. J’étais paralysé. Son souffle glacé sur mon visage me fit l’effet d’une morsure. Elle me donna un long baiser puis disparut dans un flash aveuglant. Horrifié, je m’écroulai au sol, tétanisé, inerte. J’eus un passage à vide et m’endormis.

Je m’appelais Roger, j’étais le gardien du domaine de Villèle. J’avais passé ma vie à garder les lieux. Je m’étais donné corps et âme à mon travail jusqu’à mon dernier souffle, ce soir d’Halloween deux mille quatorze.

Lexique (créole réunionnais):
*Bertel: sac en paille se portant sur le dos
*zézère, cafrine: Mot affectueux utilisé pour désigner sa compagne

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cendrine borragini-durant · il y a
Surprenant récit. J'ai aimé frissonner en compagnie de Roger, malgré cette issue tragique pour lui
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Dranem · il y a
Je relit ce texte avec plaisir d'autant que l'histoire de Villèle me passionne... du gardien de Villèle viendrez-vous lire cet autre gardien en pleine dépression tropicale ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-gardien-7
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Florence Defaud-Carabin · il y a
Avec un peu de retard, un grand merci à vous tous et à vous toutes pour votre soutien, vos commentaires et vos conseils :)
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M. Iraje · il y a
Après la fournaise, voici venu le temps des frissons ☺☺☺ !
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Florence Defaud-Carabin · il y a
Oui, à l'image des micro climats de l'île où on peut passer de la belle plage ensoleillée à l'air frais des "hauts"! Merci beaucoup de votre passage M. Iraje ;) ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Il s'est vraiment donné corps et âme à son métier.
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Cristo R · il y a
mes 5 voix pour ce gardien, à bout de fatigue, hanté par par sa marie Jeanne. Il va la retrouver c'est sûr malgré une fin horrible et tragique. Aux caraibes tout devient possible ... il suffit de parler au rocher du diamant.
ma cavale https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Atoutva · il y a
Un texte bien écrit. L'angoisse monte tout au long de l'histoire. j'aime cette date de 2014 qui fait qu'il semble que l'histoire n'est pas écrite spécialement pour les besoins de la cause.
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Mélanie Lu · il y a
Pauvre Roger ! J’ai adoré lire ton histoire, c’est fluide et bien pensé 😊
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Florence Defaud-Carabin · il y a
Merci beaucoup Mélanie ;) Ça me fait plaisir! :)
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Fred Panassac · il y a
Une ambiance dépaysante propice aux rêves. Une intrigue qui décoiffe et fait frémir, bien en osmose avec le thème de l’horrifique le soir d’Halloween.
Bravo, mes voix.

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Florence Defaud-Carabin · il y a
Merci beaucoup Fred pour votre passage et votre soutien :)
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Blackmamba Delabas · il y a
Pauvre Roger... Tout entier dévoué à son travail et qui ne profitera aucunement de sa retraite !!!
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Florence Defaud-Carabin · il y a
Merci beaucoup Blackmamba! :)