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Le gai des brumes

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C'était un phénomène déconcertant. Selon certains, il s'était amplifié ces dernières années et pour d'autres, cela faisait déjà de nombreuses décennies qu'on le constatait. Ses manifestations étaient très nettes, aucun doute ne subsistait. Peu à peu, tous les humains étaient enveloppés, cernés, totalement perdus pour certains d'entre eux, dans un halo de brume. À son apparition, celle-ci restait légère. Elle vous entourait de manière très fluide. Vous restiez totalement libre de vos mouvements. Cette légèreté vous permettait de conserver la même aisance dans vos déplacements, dans vos activités et surtout dans vos échanges avec les autres. Ce qui était plus étrange, c'était la densification de cette brume. Car peu à peu, comme les mailles d'un tissu qui se resserrent. Votre vision devenait trouble, votre air était raréfié, vos mouvements étaient alourdis comme empêchés par des masses contraignantes dont il était impossible de dégager.
Parfois, la brume s'éclaircissait pendant quelques jours. Il y avait une période de répit, comme un grand soulagement. Vous vous sentiez comme un condamné sortant enfin de sa réclusion. Vous arpentiez les rues avec une énergie nouvelle. L'air que vous respiriez était chargé de parfums que vous aviez oubliés. Tout ce qui vous entourait était paré de couleurs magnifiques. Vous aviez l'impression tangible que le monde était celui qui vous avait accueilli lors de votre naissance.
Car il faut souligner un aspect important de cette brume, elle apparaissait majoritairement lors de votre quinzième année, une sorte de complément de puberté. D'autres la voyaient les envelopper plus précocement sans qu'ils sussent pour quelle raison inavouable, secrète ils se retrouvaient englués dans cette gangue qui les terrorisait. Cette perspective inéluctable conduisait nombre d'humains à préférer en finir avec cette vie. Pour y parvenir rapidement et sans douleur, ils se laissaient tout doucement glisser dans cette béatitude vaporeuse. Au bout de peu de temps, ils ne respiraient plus. Leurs corps inertes disparaissaient bientôt comme aspirés par la brume. Celle-ci se maintenait encore quelques jours au-dessus du défunt ou de la défunte pour ensuite s'évaporer par on ne savait quel procédé.
Lorsque Hélios naquit, ses parents étaient encore visibles. Ce qui les fascina immédiatement fut ce sourire, total et franc, presque constamment attaché au visage de leur enfant. Alors qu'eux-mêmes devenaient plus engourdis, presque incapables d'effectuer les tâches les plus simples, leur fils grandissait en affichant toujours autant de gaîté. Dès potron-minet, il se levait avec une énergie débordante. Elle se communiquait à tout ce qu'il croisait. On avait parfois l'impression qu'à son contact, les brumes envahissantes de celles et ceux qui le côtoyaient s'amoindrissaient, devenant plus évanescentes. Cette propension à la joie n'était pas du goût de tous. Certains d'entre eux considéraient cette absence de brume comme suspecte. Peut-être ce garçon étonnant n'était-il pas de la même espèce qu'eux après tout ? Une défiance s'installa autour de lui. Celle-ci ne rendait pas Hélios amer, bien au contraire. Il lui suffisait de capter des regards de haine qui transparaissaient à travers les brumes pour se sentir plus investi encore de cette gaîté. Quelques jaloux allaient jusqu'à lui projeter des morceaux de vapeur par petites boules compactes. Leur surprise se muait en déception lorsqu'ils constataient que leurs projectiles restaient sans effet.
Lorsque l'âge fatidique de quinze ans arriva, tous ceux qui le connaissaient furent rassérénés. Il allait enfin devenir comme tous les autres. Il allait lui aussi disparaître progressivement sous des nappes de brume qui ne laissaient filtrer que quelques rayons de lumière moroses. Enfin, on ne verrait plus ce sourire béat sur son visage ! Contre toute attente, l'environnement d'Hélios resta pur, à peine voilé par quelques légères bruines qui s'effilochaient ensuite autour de lui. Mais elles s'évanouissaient presque aussitôt, laissant l'adolescent libre de tous ses mouvements.
Cette vacance laissa ses parents perplexes. Chaque matin, ils s'attendaient à voir Hélios se réveiller nimbé de brumes. Il fallut qu'ils se rendent à l'évidence : au bout d'un mois, aucune enveloppe si mince fût-elle n'était venue altérer le jeune garçon. Tout doucement, une lueur d'espoir vint habiter le cœur flétri des deux parents. Pour la première fois, ils se risquèrent à esquisser un sourire. Il leur sembla bien difficile à effectuer, puis ce mouvement leur devint presque naturel. Curieusement, à chaque fois qu'ils osaient sourire, un pan de brume disparaissait autour d'eux. Cette évidence leur rendit une légèreté encore impensable quelques mois auparavant. Débarrassés de leur enveloppe, ils purent convaincre les autres embrumés de l'action positive de ce sourire sur ce mal qui les dévorait depuis trop de temps. Malgré les bienfaits visibles du sourire, certains sceptiques s'emmurèrent dans leurs brumes pour finir asphyxiés comme leurs ancêtres. Pour les autres, ils connurent enfin une vie légère et gaie. Évidement, quelques brumes se levaient toujours, certaines restaient tenaces mais globalement, les humains vécurent plus heureux. Quant à Hélios, il put rencontrer des adolescents libérés et souriants. Une ère nouvelle se dessinait devant eux. Malheureusement, elle coïncida avec le début du vapotage...

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Aurélien Azam · il y a
La chute est énorme, déconcertante par son aspect réaliste dans un univers onirique :D
J'ai beaucoup aimé ton texte Mine, parce qu'il inspire la bonne humeur. Et apprendre à sourire : c'est finalement le message de ton texte :)
Merci et bravo, Mine !
Également mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien à mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
Rien que le titre ; j'achète !
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://www.jeuneafrique.com/mag/500820/economie/entreprises-pourquoi-les-groupes-internationaux-renoncent-a-lafrique/

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un sourire ne coûte rien et apporte tellement !!!
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Francine Lambert · il y a
Sourire encore et toujours, voilà une belle thérapie Mine ! A bientôt !
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Mine · il y a
Lorsque la grisaille s'affiche, un clin d’œil au soleil est de mise. Merci pour votre commentaire et vos voix.
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Maour · il y a
Une "vie légère et gaie" comme la brume...! Mes voix pour votre texte. En espérant que le mien vous plaise :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Jean-Claude Renault · il y a
Certains prétendent que la brume est dans le regard de celui qui la voit... S'il ne sourit pas.
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Voilà une bien belle histoire et la chute m'a amusée... moi qui ne vapote pas ! Je vote.
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Merlin28 · il y a
garder le sourire à tout prix...
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