Le français se meurt

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Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique  [+]

Sidonie, travaillait sans relâche. Confinement oblige, elle devait s’adapter à l’évolution de la situation et tenir compte aussi de l’inquiétude de ses collégiens. Elle en était à la deuxième semaine et il lui fallait absolument poursuivre le programme sur les méandres de la langue française. La connexion via Skype fut rapidement établie. Elle fit l’appel, tous étaient bien là, les 24, en bonne santé, et bien sûr le petit ange télépathe pour qui la question de la contagion ne se posait pas. Sidonie rappela que ceux qui avaient répondu la semaine précédente devaient laisser la parole aux autres. Elle frappa doucement dans ses mains, puis énonça la seconde question de son programme :

II. « Quand un homme se meurt, on dit qu’il s’éteint et lorsqu’il est mort on l’appelle feu, qu’en pensez-vous ? »

Marie-Madeleine prit la parole :

« Madame, je pense que la vie d’un homme est comme celle d’une bougie. Elle est longue au début, puis elle brûle et elle rapetisse petit à petit, à la fin la flamme s’éteint car il n’y a plus de cire. »

Jacques de renchérir :

« Oui la bougie rapetisse peu à peu, elle se ratatine comme ma grand-mère qui a fini par mourir »

Sidonie indulgente intervint :
« Eh bien, Marie-Madeleine et Jacques vous êtes tout proches du sens de s'éteindre. La bougie ou le cierge que l’on met dans les églises s'éteignent lorsqu'il n’y a plus rien à consumer, plus d'énergie. Son ultime lueur disperse comme le dernier souffle du mourant sa dernière énergie vitale. Mais voyez vous la langue française est très subtile, par exemple, consumer et consommer sont des mots apparemment très proches, mais signifient deux choses totalement différentes. Ainsi l’homme, comme la bougie, doit consommer toute sa vie, mais il finira par se consumer. »
Le professeur Solarius ne put s’empêcher d’intervenir au clavier :

« C’est pourtant bien simple, l’homme s’éteint quand il n’a plus assez d’oxygène. Il s’éteint comme la flamme d’une bougie que l’on met sous cloche, qui justement consomme presque tout l’oxygène (du dioxygène O2). Quand il n’y en a plus assez la flamme disparaît et il se forme du gaz carbonique (dioxyde de carbone CO2) et du monoxyde de carbone (CO), très dangereux car, dans une atmosphère confinée, ce gaz peut intoxiquer l’homme et le faire mourir. La bougie qui se consume et s’éteint n’a pas forcément beaucoup rapetissé ou totalement fondu. Tout dépend dans quel milieu elle se trouve voyons. »

Sidonie, agacée par cette intervention intempestive, car elle avait déjà fait cette expérience en travaux pratiques, répondit calmement :

« C’est parfaitement vrai professeur, d’ailleurs c’est comme cela que l’on faisait en France dans l’ancien temps et que l’on pratique encore en Orient et Extrême-Orient avec la médecine chinoise. Comme vous le savez, à l’aide de cotons imbibés d’alcool enflammés que l’on place dans des pots de yaourt en verre, récupérés, on fait un vide partiel. On réalise ainsi des ventouses en les plaquant sur le corps pour aspirer le mauvais sang, comme le feraient des sangsues. On peut ainsi soigner certaines affections respiratoires des vieux grand-pères trop bavards.»

« Reprenons, les enfants ! »

Agathe :

« J’ai compris, une chandelle qui éclaire, c’est comme si elle était vivante, mais si une chandelle est morte, c’est qu’elle n’a plus de feu, et je ne comprends plus ! »

Et Jean :

« Mais non, un homme mort s’appelle feu parce qu’on a tiré sur lui. C’est pour ça que les soldats disent ‘en joue feu’. »

Alors Sidonie reprit immédiatement le clavier :

« Feu pour les hommes ou Feue pour les femmes s’emploie pour désigner une personne décédée récemment, sinon on parle de défunte, de morte ; les marins bretons disent trépassés pour les noyés en mer.
Tout cela est assez triste en ce moment. Il y a trop de Feu sur notre planète. Nous allons terminer pour aujourd’hui en songeant surtout qu’il n’y a pas de fatalité. »

Emu et troublé Solarius, tenta de se rattraper, il prit le clavier :

« L’homme est onde et matière. La matière disparaît mais pas l’onde. La mécanique quantique et ses incertitudes permettent d’attribuer le mot feu à ce qui survit à l’imm-onde : l’homme-onde. Voyons-y volontiers son âme libérée dégagée de toute matière, qui ressurgit dans les flammes, comme celle du phénix qui renaît de ses cendres dans un nouvel univers parallèle, pour une nouvelle vie, plus belle qu’avant. »

Alors le petit ange espiègle, mais indulgent - décidément Solarius est un dur à cuire, dur de la feuille, mais il fait des efforts - télé-pathwitta :

« Oui Solarius, mais tu es vraiment incorrigible, car croire en l’au-delà ou à la résurrection, c’est avoir la conviction que la mort ne fait pas long feu, c’est une transformation qui ne dure pas longtemps. C‘est bien ce que tu veux expliquer à Sidonie et aux enfants n’est-ce pas ?
En tous cas Sidonie, on ne peut pas dire ‘’Feu ou Feue ange’’, allez savoir pourquoi ? Et je  vous comprends bien, il  vous faut du temps  pour réfléchir sur cette question qui vous dépasse. Qu’y a t-il après votre vie terrestre? Prenez votre temps, vous trouverez, il n’y a pas le feu !
Au revoir à tous ! »

Et tel un feu follet il disparut des écrans.
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Haruko San · il y a
Super j'adore, merci Cristo -:)
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Randolph · il y a
Si tous les cours étaient aussi intéressants et fins, avec de l’esprit en plus !
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Cristo · il y a
Merci beaucoup pour votre assiduité au cours de Sidonie
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Ginette Flora Amouma · il y a
On aura fait le tour de la question !
La langue française ne cessera de nous donner des occasions de sombrer dans l'abscondité !

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Cristo · il y a
Oui, on n'a pas fini d'en faire le tour... Le français, nous joue bien des tours et il nous fait tourner la tête. Mais cela doit être pareil dans les autres langues sans doute. Cela explique aussi la grande difficulté de comprendre son voisin. Car la langue dite maternelle nous sépare des autres langues. Mais en même temps la variété linguistique n'est elle pas une richesse humaine ? Permettant l'ouverture aux plus belles voix humaines qui nous font vibrer.
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Vrac · il y a
Je devrais être plus assidu, j'ai raté quelques leçons.

Puis-je poser une question, madame Sidonie ? Nous les vivants, nous serions donc allumés... ?

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Pierre PLATON · il y a
Bigre ! Pour un peu, après cette télé-leçon de philosophie, j'en oublierais mon athéisme !
(bon, je n'irai pas jusque-là, je me contenterai de rabrouer le prof Solarius, cuistre virtuel et intempestif...)

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Cristo · il y a
Merci beaucoup monsieur Platon, au nom prédestiné, de m'avoir lu. C'est dur de lutter contre une littéraire. Alors Solarius fait ce qu'il peut pour exister.
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Stéphane Sogsine · il y a
Décidément j'aime bien le cours en ligne de Sidonie
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Cristo · il y a
Merci beaucoup d’avoir lu et de la part de Sidonie qui s’investit beaucoup
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Cristo · il y a
Je m'encourage..

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