Le français injurié

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Ancien professeur de physique à l'université, je m'intéresse désormais à l'écriture d'essais hors champ scientifique sur le sens notre vie et à la pratique du piano classique  [+]

Huitième semaine ! La précédente avait été difficile, Sidonie avait habilement interrogé ses élèves qui avaient enfin formulé leurs inquiétudes. Leurs idées sombres, causes d’insomnie, dues à ce confinement délétère étaient très diverses.
Elle-même, dans son demi-sommeil, avait longuement réfléchi aux réponses à apporter, sans s’écarter de son programme sur les contradictions de la langue française.
Elle alluma son écran avec appréhension. Mais à sa grande surprise, les élèves, tous présents, semblaient plutôt détendus et avaient commencé à échanger.
Après leur avoir dit bonjour nominativement, elle annonça la synthèse qu’elle avait faite de leurs préoccupations réelles ou rêvées.

« Je les ai classées en trois catégories :

1. Situation de rivalités entre élèves.
2. Mal être en prise directe avec les évènements et le confinement actuels.
3. Situation de catastrophes ou de violence diverses.

Je vous propose donc d’aborder aujourd’hui la question de la rivalité entre les personnes, hommes ou femmes. Celle-ci les conduit souvent à s’injurier ou s’affronter, et si cela va trop loin à demander réparation devant la justice. Je soumets à votre réflexion cette curiosité de la langue française » :

8. « Pourquoi lave-t-on une injure et essuie-t-on un affront ? »

Jacques prit la parole en premier :

« Madame, on lave quelque chose à l’eau et au savon. Par exemple nos mains ou nos vêtements parce qu’ils sont sales, et que l’on veut les rendre propres. Mais une injure, je ne comprends pas. »

Sidonie reprit la conversation :

« On lave ses mains et ses pieds, pour ôter les saletés, tuer les bactéries et les virus. On nettoie des tissus pour les mêmes raisons. Une injure est souvent une agression verbale qui atteint, plus ou moins, le psychisme d’une personne. Elle peut être écrite, et pire ou plus humiliante qu’une violence physique. La personne se sent comme salie. Si tu dis à Mathilde tu es une «enfoirée, une tête à claques », ce n’est pas terrible, c’est une grossièreté ; mais si tu dis « tu es un gros boudin » à une fille complexée car elle se sent trop grosse, c’est carrément une injure méchante, humiliante, et si tu insistes, c’est du harcèlement. En guise de réponse certains de tes camarades hausseront les épaules. Ils penseront ou te diront que tu es un « un petit con » même pas un grand ! D’autres se sentiront dégradés, salis. L’injure est donc assimilée à une salissure qu’il faut laver pour s’en débarrasser.
Enfin, la pire injure est raciste « sale noir, sale juif, sale arabe, sale blanc...» car elle attaque, non seulement une personne, mais encore toute une collectivité en raison de sa couleur de peau ou de sa religion. Ce type d’injure est puni par la loi. Curieusement les injures peuvent être oppressives ou non.
Longtemps hommes et femmes ont voulu, par eux-mêmes, laver, des injures, des insultes, des médisances, en défiant en un duel à mort celui ou celle qui entachait leur réputation.
Le Cid de Corneille est l’un des plus célèbres duels. Rodrigue venge son vieux père giflé par le père de sa fiancée. Il le tue dans un combat à l’épée. Il y eut tellement de duels à mort que le Cardinal de Richelieu les fit interdire en 1626. Malgré cela, ils ont continué jusqu’à nos jours. Le dernier en France, fut remporté, à l’épée, en 1967, par Gaston Deferre, l’ancien Maire de Marseille. Il avait traité ‘’d’abruti ‘’ un parlementaire. Ce duel d’honneur, qu’il gagna, cessa -heureusement- au premier sang versé. »

Solarius n’y tint plus :

« Les enfants, le pire duel de l’histoire, n’est ni celui du Cid ni celui du vieux pitre Gaston, mais celui qui coûta la vie à Evariste Galois, le plus prodigieux des mathématiciens. Mortellement transpercé, dans un duel par amour, il s’éteignit à 20 ans à l’Hôpital Cochin dans les bras de son frère. Il est le créateur de la théorie des groupes sans laquelle ni la mécanique quantique, ni la relativité générale d’Einstein n’auraient vu le jour. Ce jeune homme est magnifique. Il n’a été à l’école qu’à partir de l’âge de 12 ans et il a raté l’Ecole Polytechnique !!! Incompris, Galois avait pourtant une incroyable intelligence, celle d’un extra-terrestre venu d’un autre monde. Vous voyez tout un chacun peut devenir un Géniiiiiiiie, ahhhhh !!!!! »

Le chérubin, ange gardien, vit qu’il était temps d’intervenir car le professeur était au bord de la syncope, il fallait le calmer.

« Solarius, Evariste, n’est pas un génie, il est l’ange des mathématiques. Einstein et son collaborateur Infeld on écrit à son propos un livre intitulé ‘’Ceux que les dieux aiment meurent jeunes’’. Il est avec nous. Réfléchit bien à tout cela. »

Sidonie s’était résignée aux interventions du vieil auditeur libre Solarius. Un peu d’enthousiasme par ces temps de confinement ne pouvait faire de mal à personne.

« D’accord, professeur, ne nous égarons pas. Toute l’ambiguïté du mot essuyer est qu’il signifie -selon le contexte- subir, dépoussiérer, éponger, sécher (poussières, gouttes, larmes). On essuie la vaisselle après l’avoir lavée ! Recevoir une gifle est un affront que l’on essuie -au sens de subir-. Ensuite, l’agressé injurié moralement ou blessé physiquement (les anglais disent injury aussi bien pour une insulte qu’une blessure) va demander réparation ou se fera justice lui-même. Il veut laver l’injure ou la blessure. »

« En résumé, retenez qu’après avoir essuyé un affront, c’est le duel à mort qui lave l’injure. Il faut essuyer les traces de sang sur l’arme, puis les larmes de la vengeance. »

« Madame, mais si on a utilisé un pistolet ? », demanda Bernadette.

Sidonie lui répondit magistralement :

« En effet, de nombreuses injures ont été lavées en faisant parler la poudre, mais à chaque fois, un des protagonistes a été lessivé et il a bien fallu aussi essuyer sa blessure. A la semaine prochaine les enfants. »

Solarius était aux anges. Vraiment elle s’en sort bien. Et le petit ange, battit des ailes et s’envola :

« Ô mère Denis, sainte patronne des lavandières, Ô my God, bless them all ! »
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Brandon Ngniaouo · il y a
Encore un beau texte. Je ne savais pas que c'était une continuité. Un bravo à vous. Je viendrai lire la suite.
Vous-avez ma voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Cristo · il y a
j'ai lu et apprécié votre texte et j'ai mis 5 voix
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Stéphane Sogsine · il y a
La poudre pour lessiver... Un raccourci bien trouvé :-)
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Cristo · il y a
Merci pour vos remarques et votre fidèlité à Sidonie. Il lui ne reste encore quatre cours et elle va prendre un congé.

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