Le four du potier

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Germaine est le genre de femme dont on dit : « qu’elle a dû être ravissante », quand on la croise, malgré ses 70 ans. Elle habite à l’écart d’un village d’une vallée alpine, à quelques décamètres de l’atelier de faïencerie de Thomas.
Thomas a la cinquantaine et est reconnu comme un artiste de talent. Il est du genre solitaire. L’essentiel de son temps il le consacre à la création. Il entretient pourtant des relations intimes avec Germaine.

À leur dernière rencontre, Thomas a émis le souhait qu’elle devienne le modèle de la future sculpture que la commune lui a commandée pour personnifier le village.
— Je n’ai plus le physique pour être mannequin, réplique froidement, Germaine.
Il insiste et Germaine finit par accepter pour la plus grande joie du sculpteur.
— Je commencerais à réaliser l’ébauche de l’œuvre au printemps si le temps le permet, par contre j’ai entamé la préparation de la céramique. Germaine, tu seras immortalisé.
Elle réagit à peine à l’enthousiasme de Thomas. Au village on raconte qu’elle commencerait à perdre la tête. Thomas avait déjà eu la même impression.
Il fait particulièrement froid en cette période de Noël, un froid glacial, -20° la nuit dernière.
Une semaine s’est écoulée sans que Germaine se manifeste. Thomas avait repris son travail de création et l’absence de Germaine ne l’a pas tracassé.
Par contre les villageois ont interpellé le céramiste : « Tu nous caches ta belle ? Depuis huit jours elle n’est plus venue chercher son pain », lui ont-ils dit.
Des propos que l’artiste accepta avec énervement. En retournant dans son atelier, une angoisse inexplicable lui serra la gorge.

Thomas a décidé de rendre visite à Germaine. Étonnamment la maison est fermée. Germaine ne répond pas aux appels de Thomas. L’inquiétude commence à le tourmenter, néanmoins il ne s’alarme pas.
— Elle aurait pu me prévenir qu’elle quittait le village durant la période de Noël et la grande saison de ski. Je sais qu’elle est habituée à ce genre d’escapade. Elle me rappelle l’effet d’un boomerang. Elle disparait. Elle réapparait. Elle ne s’inquiète pour personne. De quel droit lui ferais-je la leçon ! se dit-il sereinement.
Quelques jours plus tard et toujours sans nouvelles de Germaine, Thomas entreprend une sortie risquée vers le glacier en passant par le col de la Croix de fer. La température est glaciale à plus de 2000 mètres d’altitude.
— Au nom de tous les saints, j’espère que Germaine n’a pas fait de course en montagne. Se répète inlassablement le potier.
Il lui reste trois heures de marche jusqu’au glacier et toujours pas de signe de vie de Germaine.
— Non, elle n’a pas fait un caprice par ce froid, elle est raisonnable. À mon retour j’appellerai son frère au Québec, murmure Thomas.
La marche devient de plus en plus harassante. Plus de retour possible avant la nuit. Thomas est un excellent escalateur. Son équipement lui permet d’affronter des températures largement inférieures à -15°. Sa montre connectée lui indique sa température du corps de 35° et la température extérieure : -28°. Arrivée au glacier, la nuit est profonde, les étoiles scintillent dans la Voie lactée. La visibilité est inexistante.
Thomas installe sa tente sur une petite corniche sur laquelle il a aplati la neige. La nuit a été courte. Le temps de ranger son matériel et de boire une tisane chaude tirée de sa thermos, le voilà reparti. Il marche vers le haut du glacier.
Au bout d’une heure de marche laborieuse, en contre bas, il aperçoit une forme spectrale inerte. Il pense à un chamois qui aurait fait une chute. En s’approchant, il reconnait une forme humaine. La stupeur le saisit.

— C’est Germaine, je reconnais son bonnet et la couleur de son anorak.
Il s’élance sur la pente glissante. Enfin, arriver près du corps, plus de doute possible, Germaine est raide de froid, les yeux grand ouverts.
— Quelle était sa dernière vision ? A-t-elle souffert avant de rendre l’âme ? Pourquoi n’ai-je pas accordé plus d’attention à son projet de sortie au glacier ? J’aurais dû la dissuader ! Je suis responsable de sa mort !
Thomas est resté prostré auprès du corps, ne sachant que faire. Il a attendu que le jour s’éteigne pour ramener en ahanant le corps dans son atelier. Il le mit dans son four, régla la température à 1260° et tourna l’interrupteur, sans hésitation, sur la position « On ».
Toute la nuit des mélopées lugubres étaient audibles dans la maison de Thomas.
Après refroidissement du four, il ouvrit la porte, récupéra les centres dans un petit seau, les éparpilla sur l’argile en préparation pour la réalisation de la sculpture.
Enfin lors de l’inauguration de la sculpture érigée à l’entrée du village, tout le monde regrettait l’absence de Germaine. Elle et l’œuvre de Thomas sont tellement ressemblantes. On congratulait l’artiste avant qu’il dise un mot.
La main posée sur le pied de la sculpture, le regard embué, Thomas balbutia : Germaine sera éternellement avec nous.
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Adrien Voegtlin · il y a
Attention : centre = cendre !
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Gilles Pascual · il y a
Je ne lui donnerais pas mes filles, à ce Thomas !!!
Histoire bien menée, merci pour ce moment de lecture.

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Adrien Voegtlin · il y a
Un passage de la vie à l’éternité. Merci !
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Julien1965 · il y a
Germaine pour toujours... Une belle histoire sur Le Comment dépasser la mort ?
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M. Iraje · il y a
Un froid presque de marbre ...
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Arthur Rogala · il y a
Bien sympa ce texte, l'histoire est originale et la chute bien trouvée !
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Adrien Voegtlin · il y a
Une histoire sans violence qui s’est terminée de façon insoupçonnable et imprévue au départ.
Merci !

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Léonore Feignon · il y a
Très bien imaginé Adrien ! Oui Germaine est désormais éternelle !
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Isabelle Lambin · il y a
Il est un brin inquiétant votre sculpteur...
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Adrien Voegtlin · il y a
Tous les céramistes aiment innover !
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De margotin · il y a
Mes voix
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Adrien Voegtlin · il y a
Merci !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le modèle coulé dans le moule et l'argile , atrocement unis à l'artiste par les liens de la mort .
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Adrien Voegtlin · il y a
Curieuse inspiration, je l’avoue !