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Le Foulard de la Grande tasse

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L'année 1789 marquait la fin de la monarchie absolue et de l'ancien régime. Les têtes des rois bien fraîches gisaient encore sur les pavés. Les monticules de corps sans visage étaient ensevelis par le sang. La lame usée de la guillotine exécutait sa dernière victime. La Bastille était envahie par les Parisiens. Les gueux nettoyaient et balayaient les rues sablonneuses.
Trois partisans de la révolution française montaient en haut de la Bastille et brandissaient ensemble l'étendard bleu, blanc, rouge. Le drapeau français rayonnait de toutes ses couleurs. Les messagers partaient dans les différentes contrées pour annoncer la nouvelle dans tout le pays.
Désormais, la France allait vers une nouvelle ère ; celle du droit et de la liberté. Elle connaissait en 1792 le début de sa première République et l'avènement de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce fut un grand changement pour les citoyens. Plus de conflit, plus de terreur à vivre. Les espoirs de calme et d'entente allaient prendre place petit à petit. La joie d'une vie nouvelle et meilleure s'annonçait dans les chaumières. Et pourtant...

Dans une contrée, au fin fond de la Picardie, se trouvait là une ancienne auberge « Le Foulard de la Grande Tasse ». Située à l'orée d'une clairière et séparée par un fleuve, elle servait d'hôtel aux voyageurs. C'était un couple très modeste qui occupait le poste d'aubergistes. Ils étaient fort appréciés par les clients. On racontait même qu'ils n'avaient jamais eu de dispute depuis bientôt quarante années de vie commune.
Le mari, Charles-Henri, s'habillait de façon très soignée. Il était toujours coiffé d'un chapeau melon en cuir, fabriqué à la main et décoré d'une rose des bois. Ses chaussures taillées en pointe fine noire reflétaient la forme de son nez dodu. Son pantalon était aussi noir que ses pupilles.
Sa femme était menue, toujours vêtue d'une robe de haut rang. Elle était constamment coiffée, elle aussi, d'un chapeau melon doté d'un ruban rose qu'elle changeait toutes les semaines.
Chaque matin, elle avait pour habitude de préparer à son mari une grande tasse de café noir bien moulu.
Charles-Henri, lui de son coté, après s'être délecté de son breuvage, partait toujours en ville en carrosse. Il ne manquait jamais de ramener un ruban de couleur variée pour le chapeau de sa femme et de quoi faire vivre son auberge.
Et ce rituel qui rythmait la vie de ce couple depuis des années semblait ne pouvoir faillir sans aucun prétexte.
Or un de ces matins-là, une dispute éclata. Charles-Henri était dans une fureur noire. Son épouse, Bernadette, lui avait taché sa plus belle chemise avec de la Molette de Bourgogne.
— Ça ne va pas non ? lui cracha-t-il.
— Voyons ! Calme-toi un peu !
— Me calmer ? Moi ? Tu viens de me tacher ma plus belle chemise et en plus je n'ai pas mon café habituel ! Et je dois rester calme ?
— Ce n'est juste qu'une goutte de vin !
— C'est une goutte de vin qui vient de me bousiller deux cent cinquante-cinq francs !
— Ce n'est quand même pas de ma faute si le bouchon a sauté tout seul, s'excusa sa femme.
— Peut-être, mais rappelle-toi que chaque matin, je bois du café noir bien moulu et non du vin !
— Je voulais changer de boisson pour une fois, casser le quotidien, s'expliqua sa femme, confuse de sa maladresse.
— Eh bien ! Pour être cassé, il est cassé ! Bon ! Discussion terminée ! Il faut que je parte en ville avant que les enchères n'augmentent de trop.
Charles-Henri, de colère, se leva brusquement de la table, prit son chapeau et son pardessus, puis se dirigea vers la porte. Sa femme le suivit et dit d'un ton timide « Au revoir... »
Mais son mari était parti en claquant la porte sans même lui répondre, ni lui porter un regard. Effondrée par l'attitude de Charles-Henri et trouvant sa réaction injuste, Bernadette retourna machinalement à son fourneau. Inattentive à ce qu'elle faisait, elle se brûla assez fortement à la main en voulant retirer une cocotte du feu. Prise par la douleur, elle décida d'aller voir l'herboriste le plus proche afin de s'y procurer de la morphine.
De retour à l'auberge et soignée, Bernadette prépara une grande tasse de café noir bien moulu pour se réconcilier avec son mari.
De son coté, Charles-Henri, après avoir obtenu de bons prix aux enchères, se dirigea dans un stand de rubans. Il demanda à l'artisan de lui choisir la plus belle écharpe qu'il avait en exposition. De retour à l'auberge, il offrit à sa femme l'étoffe. Charles-Henri s'approcha, l'écharpe à la main. Il lui passa autour du coup et fit un nœud. Il commença à serrer très fort. Bernadette lui demanda d'arrêter mais Charles-Henri compressa davantage le tissu. De petits cri stridents sortirent de la bouche de sa femme qui se débattait mais en vain. Il sera fort au point de se faire des marques aux mains. Quand il n'entendit plus rien et qu'il sentit sa femme inerte, il lâcha le foulard. Bernadette tomba à même le sol. Essoufflé par cette lutte de quelques minutes, il redressera sa cravate. Il prit la grande tasse de café noir bien moulu qui l'attendait sur la table et la but d'un coup sec. Sa gorge commença à le brûler. Sa respiration devint haletante et des sueurs froides l'envahirent. Il s'écroula à terre, ses yeux se convulsèrent de douleur. Son cœur cessa de battre.
Trois jours plus tard, le médecin constata que Bernadette avait été tuée par strangulation avec une écharpe par son mari. Il constata aussi le décès de Charles-Henri dû à un empoisonnement provoqué par une dose trop forte et mortelle de morphine dans son café préparé par sa femme.
C'était un vendredi, un jour de paix parmi tant d'autre après la révolution mais le dernier jour pour un couple pris au fil des années dans le tourbillon d'une vie rythmée, ordonnée, où tout changement n'avait pas sa place.

PRIX

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Marie Lacroix-Pesce · il y a
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