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Le fouineur

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Fabien B.

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l’impact des gouttes sur le métal me fit penser au claquement de bec du pic-vert. Que l’on entend mais que l’on ne voit pas. L’obscurité était de four, j’avançais à tâtons en tachant de me remémorer l’emplacement des meubles, les angles des couloirs. Je n’étais venu dans cette maison qu’une seule fois. Et pour de mauvaises raisons. Malgré tout, mon expérience et mon savoir-faire avait développé en moi un sens de l’orientation et une mémoire diaboliques. J’étais ce que l’on appelle un fouineur. Représentant de commerce dans le civil, inspecteur des lieux à dérober dans la clandestinité. On me donnait le bon dieu sans confession, j’étais au-delà de tout soupçon comme diraient les journalistes. Bon mari, père de deux enfants, donateur régulier dans diverses associations caritatives. Je possédais une carte de bibliothèque et pour beau-frère un adjoint municipal.

La maison de style rural mais chic était de ces demeures isolées si chères aux nantis, encadrée d’espaces verts entretenus par un jardinier particulier à l’efficacité versaillaise. Cette province calme et peu soumise à la violence n’avait incité aucun des propriétaires à investir dans des systèmes de sécurité. Une bénédiction.

J’avais rencontré Anna S. un vendredi après-midi alors que son mari était absent. Polie et accablée de solitude, elle m’avait accueilli sans réticences et laissé déblatérer mon discours de sonneur de porte. Devant une tasse de café, je l’avais écouté (c’est fou tout ce que les femmes seules ont à raconter !). D'une beauté sans joie, un peu fanée, elle gardait sur son visage et ses mains une délicatesse bourgeoise et sensible. Je comprenais en la voyant qu’à une époque de sa vie, elle avait été belle à faire tourner des têtes. Elle se fichait pas mal de ce que j’avais à vendre. Et me proposa de se revoir le dimanche en ville pour papoter un peu. Drôle de bonne femme que j’allais dans un futur proche délester de quelques menus objets de valeur. Les fouineurs n’ont pas le temps pour les sentiments.

Le sang battait contre mes tempes, mon cœur ricochait contre sa paroi, à faire un boucan de tous les diables. Je me calmai en m’appuyant contre le rebord de l’évier. Respire, m’ordonnai-je, respire lentement. Ma lampe de poche crachota ses dernières lumières et me laissa seul avec mon ombre. Bon sang ! Je jurai que ce serait là mon dernier larcin. Terminé !

Me craignait-elle ? Percevait-elle dans mon attitude des signes accusant mes intentions ? Je n’en sais rien mais toujours est-il qu’elle m’invita à prendre le café dans le centre commercial. Nous parlâmes de tout et de rien, nous échangeâmes des humeurs (je jouais le jeu et ne pouvais m’empêcher d’éprouver une culpabilité malsaine). Elle me raconta une vie gonflée d’argent mais pauvre en plaisirs. Je craignais de tomber à peu sous son charme désuet.

Qu’est-ce que je foutais là !, maugréai-je en me cognant le pied contre un meuble. Le bruit aurait pu me découvrir si ce n’est qu’au même moment un cri vint se répercuter dans la maison. Un cri terrible. Un cri de bête qui aurait pris une balle par un chasseur. Mon corps se couvrit de chair de poule, mon sang enfla d’une ADN survoltée. Cette surcharge d’adrénaline suffit à m’éveiller pleinement au risque que j’encourais à rester là, ainsi qu’à l’idée stupide que je n’avais plus le droit de faire marche arrière. J’étais dedans jusqu’au cou ! Mais le cri était bien celui d’une femme et je me faisais honneur d’une certaine esthétique de gentleman de ces dames. On ne se refait pas, me dis-je, en serrant les poings et la mâchoire. Je lâchai mon sac sur le sol et me dirigeai vers l’origine de la souffrance.

Elle m’avait paru de plus en plus jeune au fur et à mesure de notre conversation. Son visage recelait quelques souvenirs juvéniles, ses fossettes montraient les marques de sourires heureux, ses mains tricotaient ses paroles. Elle m’apparut touchante malgré ses atours de bourgeoise entretenue. Chacun ses failles. Elle m’encouragea à lui parler de moi, j’en profitais pour me décharger de quelques-unes de mes mauvaises pensées.

J’approchais de l’escalier, j’entendais au premier étage des râles de femme et d’horribles gutturales d’homme. Mon sang balbutia son écoulement, mon cœur rata quelques battements. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Quel diable aux fesses me poussait de l’avant ? Qu’est-ce que je foutais encore là ? Autant de questions que je laissais tomber de peur qu’elles ne me paralysent. La première marcha craqua sinistrement sous mon poids. Le silence se fit à l’étage. La voix de la femme étouffée rebondit mollement contre les murs. Je ne portais pour tout moyen de défense qu’une vieille lame rouillée, cadeau de mon grand-père pour mes dix-huit ans. Je n’aime pas les armes et je le regrettais. Une chouette ulula dans le jardin. Lugubre, pensai-je. Foutument lugubre. La deuxième marche entonna la même sérénade que la première. Tant pis, je grimpai l’escalier d’un pas rapide. Au diable la trouille !

Elle espérait me revoir. Je n’en demandais pas tant. Le soleil avait décliné derrière les montagnes, la nuit s’était emparée du parking. Nous nous quittâmes de manière courtoise après s’être promis un futur rendez-vous. J’observais un moment sa silhouette jusqu’à ce qu’elle rejoignit sa voiture. Malgré mon penchant naturel pour la séduction et l’attrait que j’éprouvais pour cette femme d’une autre époque, je décidais de ne pas changer mes plans, j’irai un soir chez elle. En toute clandestinité.

En haut des escaliers, je me réfugiais dans le dressing. Les voix provenaient de la chambre, l’homme mugit, avec quelque chose comme un rire : Toi la bourgeoise, tu bouges pas de là ! C’était une voix crissante, j’imaginais l’homme malingre et rêche avec un visage de vipère. Ses pas le rapprochaient de moi, je fis glisser ma lame contre la paume de ma main, un mince filet de sang s’écoula. J’attisais mes nerfs et ma colère. Je pouvais maintenant entendre le souffle rauque de l’homme tout proche. J’ouvris délicatement le rideau et l’aperçut, en tout point semblable à mon jugement. Il paraissait nerveux. Il ne s’attendait pas à recevoir de la visite. Ses plans contrecarrés semblaient le mettre dans un état enragé, ses mouvements frénétiques lui donnaient une allure grotesque de pantin hystérique. Vêtu d’une blouse blanche maculée de sang, on aurait dit un charcutier en plein travail. Sans qu’il me vit, je l’observai descendre l’escalier piaillant comme une nichée de pies.

Je m’engloutis alors dans le couloir sans faire attention au bruit que je faisais. Je n’étais plus qu’adrénaline, un feu ivre de haine. M’attendant à tout sauf à ce qui m’apparut alors, je pénétrai dans la chambre. Une bâche avait été tirée sur la moquette, volets fermés. Seule la lampe de chevet était éclairée. Il y avait du sang partout, sur les murs, sur la bâche, sur la vitre. Et, au centre de la pièce, Anna S, ligotée et bâillonnée. Sa peau nue couverte d’entailles et de coutures, le sang se déversait lentement de son corps. Quand ses yeux vitreux s’ouvrirent sur moi, elle hurla dans son bâillon et se mit à pleurer. Je lui murmurai un vain réconfort. Je m’approchai de son corps tremblant et tentai de lui dénouer les liens quand l’homme vint se planter dans le chambranle de la porte comme le diable en personne. Je ne pus contenir un cri.

Putain !, beugla-t-il en se ruant sur moi. Par réflexe, j’orientai dans sa direction la lame dont je me servais pour couper les cordes. J’eus de la veine, j’avais visé le cœur. Et dans un souffle de forge, l’homme s’en alla rejoindre les limbes. J’éclatai d’un rire sauvage, mes mains tremblantes lâchèrent la lame et je m’effondrai sur la bâche à la façon d’un fou en plein délire.

Après avoir repris mes esprits, je me levai, et regardai la pièce comme un inspecteur face à une scène de crime. Un homme et une femme, aussi morts l’un que l’autre. Devant le corps sans vie d’Anna S., je me mis à pleurer, des larmes sèches, des larmes d’adieu à tout ce que fut mon existence avant cette nuit.

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Votre fouineur peut se reconvertir en fouineur de cadavres pour les pompes funèbres. Bravo + 4 votes
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Philshycat · il y a
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Arlo · il y a
Intrigue, suspens, tout y est. Bravo. Belle réussite. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice prix été poésie. Bonne soirée à vous
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Sylvie Martorell · il y a
Bien écrit! Mon vote
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