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Le fil de l'air

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Claire Bouchet

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Il était une fois un pays non répertorié sur les cartes, car bien trop petit : de la taille d’une épingle à cheveux. Il s’appelait l’Ouzbésie du Sud, et se situait quelque part dans le Grand-Orient. Je me tairai sur sa situation géographique, car le Gouverneur de ce mini-état me l’a fait promettre, et comme je suis une personne de parole...

Je peux juste vous raconter l’histoire d’Aiman, tisserand de tapis persifiques reconnu dans le monde entier... ou presque. Il créait tout : le dessin ; les couleurs, obtenues à partir de plantes au nom mystérieux : garance, indigo, safran, gaude, noix de galle, fougère grand-aigle. Il assurait l’ensemble du tissage à la main, et en de rares occasions, pouvait utiliser une machine mécanique spéciale conçue par lui-même. Il effectuait même les livraisons, pour s’assurer que « ses » tapis seraient bien installés, et surtout bichonnés par les nouveaux propriétaires. En ce temps-là, le monde était tout petit. C’est du moins ce qu’Aiman croyait, car il ne s’aventurait que dans les contrées voisines de l’Ouzbésie du Sud.

Cet homme simple avait un fils, Noori, auquel il voulait transmettre son art et son commerce. Le jeune garçon suivait avec cœur et respect l’enseignement de son père. Cependant, son imaginaire débordant et sa soif de technologie alimentaient d’autres projets. Il avait dévoré les « Contes des Mille et une Nuits », la nuit, juste éclairé par son amie et confidente la Lune, ou par une chandelle apportée discrètement dans sa chambre. Shéhérazade, Aladin, Ali Baba et autre Prince Ali le faisaient rêver, mais plus encore le mode de transport utilisé par ses héros préférés : le tapis volant.

Pouvoir s’élever dans les airs, voler en équilibre sur une litière fabriquée maison, plus vite que tout ce que l’on connaissait : chameaux, chevaux, barques et navires. Par la seule force de la pensée... et de quelques astuces techniques, guider le tapis volant en bravant mille dangers possibles : vents tempétueux, colonies d’oies sauvages en pleine migration, séminaires de génies en suspension aléatoire sous les nuages... Noori avait foi en son tempérament créatif, et il était surtout persévérant. Il n’arrêterait ses recherches qu’après avoir trouvé la formule qui lui permettrait de réaliser son rêve.

Non loin du tisserand résidait le berger qui le fournissait en laine. Il élevait moutons, chèvres et agneaux dans le seul but de proposer de la matière première de qualité à son client privilégié. Ce berger avait une fille : Halima. Halima et Noori étaient amis depuis leur plus tendre enfance. Halima connaissait le rêve absolu de Noori de voyager dans les airs... et elle le partageait ! Ensemble, ils réfléchissaient à des inventions toutes aussi folles les unes que les autres. Et le tapis volant transmutatis vibratis figurait en tête de liste !

— Il faut absolument demander à mon père de nous fabriquer un Sedjadeh (1) pour tenir tous les deux, et garder assez de place pour tous les composants techniques. Le Zaronim (2) s’est révélé trop petit lors de notre dernière phase expérimentale.
— Oui tu as raison Noori. J’ai même réfléchi à une fiche technique qui récapitule les matériaux à prévoir pour la fabrication de ce tapis. Ton père serait d’accord, tu crois ?
— Tu sais bien qu’il ne peut rien te refuser Halima. Tu es de la famille !

Confiante, la jeune chercheuse en herbe se présenta à l’atelier d’Aiman, et lui fit part de sa commande particulière, assortie d’un schéma reprenant les différentes parties du tapis souhaitées :
— Mélange de laine et de soie naturelle pour l’ensemble du tapis, boutons de nacre et de corozo, à répartir sur la bordure principale et les bordures secondaires au-dessus de glissières semi-rigides, médaillon central et médaillons d’angles assortis d’une poche amovible, écoinçons en laine rase et goulotte de cuir tout autour, champ incrusté d’animaux à plumes et à poils. Mais ce n’est pas un tapis que tu me demandes-là Halima des Sables, c’est un arc-en-ciel de matières, de couleurs et de textures.
— Oui Aiman-Dir (3) , c’est très spécial ce que Noori et moi te demandons. Nous serons là pour t’aider, et nos quatre mains se laisseront guider par ton art et ta dextérité.
— Que voulez-vous donc faire de ce tapis ?
— Le transformer en rêve éveillé, le faire évoluer dans un monde enchanteur, le faire virevolter par-delà les nuages. Te rendre la vie plus légère artiste-tisserand.
— Je vois ! Vous n’abandonnez pas l’idée de voir un jour un de mes tapis persifiques voler dans le ciel !
— Aiman-Dir ? Comment ? Mais où ? Nous n’en avons jamais parlé !
— Vous non, mais vos yeux et vos mines tantôt réjouies tantôt concentrées oui ! Et puis, tous ces petits bouts d’escribire (4) égarés de leur livret relié. Je les ai trouvés un soir, et je m’y suis attardé. Le projet est ambitieux, mais pas irréalisable. Regarde les plans que j’ai moi-même réalisés !

Ainsi donc, le grand tisserand Aiman était au courant des desseins de Noori et d’Halima, et avait étudié la question dans son coin...

Lorsque Halima et lui rejoignirent Noori dans la maison familiale, ils trouvèrent celui-ci appliqué à mettre en place un système de circuit hydrobalnéofide (5) aérien sur une planche de bois ultra-légère. Il devait permettre à l’engin de transport volant de résister à toute situation où l’eau entrerait en contact avec la laine densément nouée.

Lorsqu’il aperçut son père, Noori tenta de dissimuler plans et maquettes derrière un grand rideau, derrière lui. Halima secoua la tête en signe de désapprobation et ajouta :
— Ton papa sait tout. Et depuis longtemps. Il a réfléchi de son côté. Autant unir nos forces.
— Eh oui mon fils. On n’apprend pas à un vieux singe à faire la grimace !

Noori était ravi de voir son père dans d’aussi bonnes dispositions. Il le croyait rivé aux traditions et aux méthodes de fabrication ancestrales des tapis, et il découvrait un homme curieux de nouveauté et de fantaisie. Halima et lui présentèrent l’étendue des recherches effectuées jusqu’alors : comment lutter contre la prise au vent, gagner en stabilité en répartissant les matières composant le tapis, intégrer des systèmes de radio-guidage tout autour. Ils avaient également pensé à un système de camouflage sophistiqué grâce à des hologrammes projetés à partir des animaux brodés sur le champ du tapis. Certains points noirs persistaient : élaborer un calculateur itinérant pour optimiser les trajectoires de l’appareil, et concevoir un platinomécran (6) pour gérer l’ensemble des dispositifs.

Aiman écoutait attentivement les deux jeunes gens. Avec eux, une nouvelle ère s’annonçait, et les frontières du savoir et de l’espace-temps se repoussaient de plus en plus. Est-ce qu’un tapis volant sortirait réellement du cerveau en ébullition de son talentueux fils et de sa bien-aimée ? Il n’aurait su le dire. Par contre, il pressentait bel et bien que des objets volants de toutes formes et de tous usages, y compris en transport de personnes et d’animaux, pouvaient naître de l’imagination concertée de plusieurs savants.

Ce n’était décidément qu’une question de temps...

_______________________________________


(1) Sedjadeh : Nom masculin. Tapis mesurant environ 130-140 cm de largeur pour 200-210 cm de longueur.
(2) Zaronim : Nom masculin. Le « zar » est une mesure persane correspondant à 105 cm environ. Le Zaronim est un tapis long d’un zar et demi, soit 150 cm.
(3) Aiman-Dir : Mot inventé. En ouzbesan du sud, ajouter « Dir » à un prénom indique la déférence absolue ainsi qu’une marque d’affection très forte.
(4) Escribire : Mot inventé. Nom masculin. Petit feuillet de chanvre de 10 cm/10 cm sur lequel on écrit avec un graphigine, ancêtre du crayon de papier.
(5) Hydrobalnéofide : Mot inventé. Adjectif. Qualifie un système résistant à l’eau ruisselante (pluie) et inerte (lac, étang, etc.)
(6) Platinomécran : Mot inventé. Nom masculin. Sorte d’écran de contrôle destiné à suivre les différents organes d’un EVA : Engin Volant Aléatoire. Le tapis volant entre dans la catégorie des EVA.

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Un poulpe perdu · il y a
C'est magique! Quel joli texte sur les tapis! J'adore.
Merci pour ce beau moment^^
J'en profite pour vous inviter à découvrir mon texte en finale: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-guerre-mondiale-s-annonce

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Claire Bouchet · il y a
Merci d'être passé découvrir cette histoire.
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Freddy Potec · il y a
Décidément la magie des tapis volants opère toujours et avec elle tout le charme de l'Orient. Bravo pour ce conte enchanteur qui nous emmène si bien en voyage.
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Claire Bouchet · il y a
En y ajoutant quelques épices de technologie, les tapis volants ne risquent pas de se démoder ! Merci à vous pour votre enthousiasme Freddy.
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Dranem · il y a
Toutes les inventions naissent des rêves les plus fous...
Une bonne idée ce tapis volant... avec les mots qui vont avec !

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Claire Bouchet · il y a
Mon imaginaire foisonne d'idées, mais il ne m'a toujours pas permis de découvrir l'astuce pour voler réellement !! Quoi de plus beau qu'un rêve finalement?
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Dranem · il y a
La réalité des rêves ...
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JACB · il y a
Oui, en effet, un rêve éveillé que l'on lit avec délices. La magie du tapis volant est toujours fascinante, merci Claire pour ce charmant voyage que je regrette de na pas avoir encouragé de bien plus qu'un like.
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Claire Bouchet · il y a
Vous accueillir sur ma page et sous ce texte est le plus important pour moi. Et savoir que ce texte a exercé sa magie sur vous et un énorme plaisir. Merci à vous.
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Cristo · il y a
Superbe contre des mille et une nuits revisité avec brio et imagination. je suis sous le charme des tapis persan et des mots crées.
Et après tout si nos cosmonautes avaient emmené quelques tapis persans avec eux ils flotteraient bel et bien dans l'espace .
Dans l'espace il n'y a pas d'air et pourtant on flotte et l'on gravite en regardant gravement ou émerveillé notre terre si bleue, urbanisée, déshumanisée.
Mes 5 voix
Solarius 72 https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-air-de-rien-1

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Claire Bouchet · il y a
Merci à vous d'avoir fait ce brin de voyage en compagnie de mes inventeurs en herbe !
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Yann Olivier · il y a
Merci pour conte. Mes voix.
Je suis aussi à lire avec Gypsie qui vous invite dans son histoire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gypsie

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Joëlle Brethes · il y a
En mélangeant habilement lexique réel et néologismes, objets anciens et modernes, vous avez créé un bien joli conte ! :)
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Claire Bouchet · il y a
Oui Joëlle. j'ai essayé de mélanger les ingrédients de différentes recettes pour voir ce qui pouvait en sortir, et cela donne "LE fil de l'air". C'est sympa de mélanger les genres ! Merci de votre lecture.
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Ginette Vijaya · il y a
Un moment de rêve . Le conte du tapis volant revisité et qui un jour .... deviendra grand !
Merci pour ce joli moment de lecture .

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Claire Bouchet · il y a
C'était un vrai plaisir pour moi d'imaginer cette histoire, en y ajoutant un brin de technologie. Merci à vous Ginette.
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Alice Merveille · il y a
On s'évade,Claire, et on attend avec impatience la réalisation du Platinomécran ! Un conte d'Orient très réussi...
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Claire Bouchet · il y a
Merci Alice. C'est très gentil à vous. Je continue de plancher sur le platinomécran ! Promis !
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Atoutva · il y a
Un conte, sans doute. Mais un merveilleux rêve pour partir !
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Claire Bouchet · il y a
Qui n'a jamais rêvé pouvoir voyager sur un tapis volant ?!! Petits ou grands, on y croit tous !!