LE FER A REPASSER

il y a
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La science et la technique ont accompagné toute ma vie. Mais comment s’en évader parfois si ce n’est par l’écriture ? Raconter pour faire rêver, réfléchir, partager, laisser une petite  [+]

Il est là sur mon bureau, anachronique, archaïque, et il me regarde. Ou plutôt il me parle...

Tout le monde est surpris de voir un fer à repasser en cet endroit. Et je n'ose pas dire que nous conversons parfois.


Il ne s'agit pas du tout d'un fer à repasser comme on en voit aujourd'hui, tout en plastique avec son réservoir transparent, mais de ce qu'on appelait autrefois "une platine".
 Nos grand-mères en avait toujours au minimum deux sur le coin de la cuisinière et les utilisaient alternativement. L'une chauffait tandis que l'autre, tenue à pleine main avec une "patte" pour ne pas se brûler, repassait méticuleusement les habits. Parfois même on amidonnait les cols...

J'en ai vu aussi de plus anciens, très hauts et très lourds, que l'on chargeait de braises pour maintenir la chaleur plus longtemps.

Mais revenons à ce fer à repasser qui me dit souvent: "Pourquoi ne parles-tu pas de moi dans les textes courts que tu écris parfois sur short-édition?"
Ou plutôt, "pourquoi ne parles-tu jamais de celui qui me possédait autrefois?".

Et c'est vrai que ces deux fers sont marqués de deux initiales qui encadrent une étoile de David.
Il s'agit bien effet de cette étoile juive constituée de deux triangles imbriqués, et cela m'a toujours intrigué.
J'ai acheté ces deux fers à repasser dans une brocante juste pour servir de décoration sur un vieux poêle à bois de marque Fallon, très réputée dans notre Franche Comté.
 Le poêle est finalement parti sur "le bon coin", mais je ne sais pourquoi, j'ai voulu garder ces fers qui sont sur mon bureau.

Je savais que ces deux fers provenaient de Strasbourg et, avec l'aide efficace de l'un des deux, j'en ai retrouvé le propriétaire.
 Il s'agissait d'un tailleur juif, discret et méticuleux qui survivait simplement de son métier dans cette région d'Alsace où ils furent si nombreux autrefois. 
C'était un ashkénaze ayant fui, de pogroms en pogroms, vers cette Alsace accueillante. Et s'appelait Lévi TOV.
En cette époque troublée de l'annexion de cette région au "grand Reïch", les juifs et leurs magasins furent arianisés, et ils étaient eux-même marqués de l'étoile jaune. Presque tous furent déportés à "Pitchipoï" comme ils disaient entre-eux pour ne pas effrayer leurs enfants.
J'ai revu son visage lors de son départ vers la très catholique Pologne où se trouvait le camp d'extermination.
La sainte religion catholique a toujours considéré les juifs comme responsables de la mort du Christ (alors que cela était écrit paraît-il...), et les boucs émissaires existent de tous temps.
 Il ne resta donc de souvenir que ces deux fers à repasser siglés de ses initiales et qui tentent, depuis longtemps, de me raconter l'histoire de Lévi.
Un jour que je parlais au fer à repasser... Il semble qu'en période troublée de confinement, on se surprend aussi à parler à ses fleurs.... Mais c'est bien plus grave quand elles vous répondent.

C'est ce qu'il advenait avec mon fer à repasser.

Après m'avoir raconté en détail la triste fin de Lévi TOV,  je pleurais doucement sur mon bureau quand mon épouse, assez inquiète, a décidé à mon insu, d'appeler l'ambulance rouge qui me conduit actuellement à l'hôpital psychiatrique.

Qui me croira à présent si je dis que certains fers à repasser ont des histoires à nous raconter ?

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A. Gobu · il y a
Inutile de dire que cette histoire me touche au plus haut point. Si tu veux savoir pourquoi, tu peux lire ceci :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-soupe-des-camps, si tu en trouves le temps.

Je ne sais ce qui est réel ou imaginaire dans cette histoire, il me semble que les deux s'y entremêlent inextricablement. En tous cas, le résultat est convaincant, et a le mérite d'évoquer une communauté qui fut jadis prospère en Alsace, et ce depuis le moyen-âge, jusqu' à sa disparition dans les ténèbres de Pitchipoï (comme on doit l'orthographier en Français) qui veut dire en Yiddish quelque chose comme "Le pays de nulle part" en fait un endroit que l'on ne peut nommer. Que l'on n'a pas le droit de nommer.

La chute qui évoque l'arrivée d'une ambulance psychiatrique donne au récit la tonalité tragiquement ironique d'une blague Juive. A Pitchipoï, les (très rares) survivants devenaient fous. Comme tes fers à repasser...

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Don Quichotte · il y a
Bien entendu j'avais pressenti cela.
Merci pour la correction orthographique Pitchipoï.
Il fallait absolument que j'écrive sur ces étranges fers à étoile de David, car j'avais à leur égard un sombre pressentiment.
Ne sachant rien sur ces objets, le reste est inventé. Mais sans doute pas très loin de l'affreuse réalité.
Je voulais aussi montrer que contrairement aux lieux communs, tous les juifs n'étaient pas riches. A ce propos, Marek Halter dans "la mémoire d'Abraham", a une explication assez intéressante sur les métiers traditionnellement exercés par les juifs: "Le juif doit pouvoir fuir en emportant avec lui son savoir faire". L'histoire nous l'apprend.
Avec un père résistant et un beau-père déporté, je suis également sensible à ces tragédies humaines. Et j'adore les musiques Klezmer et d'Europe de l'est en général.
Et pour finir sur la Hongrie, je suis allé un jour à Berettyóújfalu là ou se trouve l'origine de la famille de Michel Jonasz.
En communion donc...

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A. Gobu · il y a
Je remarque que le lien avec mon texte ne marche pas. Tu peux le trouver en tête de ma page perso...

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