Le Faiseur d'Anges

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Jury

Une fois, j'ai ouvert un livre  [+]

Image de 2017
L’impact des gouttes sur le métal argenté de l’aiguille. Une simple piqûre. Tout sera fini.
— Il est perdu, dit Miroul en sortant de la chambre.
Assis sur une chaise, un homme l’écoute. La tête entre les mains, il ne réagit pas. Les mots se sont égarés dans le vaste labyrinthe de son esprit.
— J’ai tout tenté, mais vous comprenez...
— Non ! Je ne comprends pas, crie-t-il en giclant de sa chaise pour l’empoigner par le col de sa blouse.
Miroul ne cherche pas à se défendre. Il se laisse secouer. Il préfère être victime que bourreau. Dans le village, de nouveau, tous le montreront du doigt.
« Regardez ! C’est ce salaud de Miroul ! Cet assassin ! »
« Fous le camp Miroul ! Tu n’as plus ta place ici ! »
Miroul est triste. Il s’est installé comme médecin, il y a plus de vingt ans. Il a fui la Bosnie-Herzégovine en janvier 1993 avec Irma, son épouse, et leurs trois filles. De l’ancienne Yougoslavie, il ne conserve que les aboiements des miliciens serbes, les cris des femmes violées et l’engourdissement de tous ces enfants qu’on lui a confiés.
— Retourne dans la chambre. Fais ce que tu dois faire, lui dit l’homme. Mais, s’il arrive quoi que ce soit à mon enfant...
Cette fois, il l’a ouvertement menacé. Que peut-il y faire ? Il n’est ni Dieu ni Diable, même s’il décide de la vie ou de la mort.

Les autres se sont rapprochés. Ils sont quatre. Tous des hommes du pays. Des grandes gueules, chasseurs, menteurs, bagarreurs à leur tour. Ils sont armés. De grands fusils de chasse rutilants, chargés jusqu’à la gueule. Ils les ont déposés dans le râtelier près de l’entrée.
— T’as entendu ce qu’a dit Christin ? demande l’un d’entre eux.
Il est si près de Miroul que sa bedaine appuie sur chacun de ses mots. Ils ont bu. Ceux-là ne boivent que du vin, du rouge exclusivement. En temps normal, plusieurs verres par jour, six, sept, huit, peut-être plus. Aujourd’hui, pour l’occasion, ils ont dépassé la dose prescrite. Tout se compte désormais en bouteilles.
— Ouais ! T’as entendu ce qu’a dit mon copain, reprend un autre en le bousculant.
Ils se relaient pour se frotter contre Miroul. Ils ont le même vocabulaire, les mêmes manières. Pas de doute, ils sont d’ici. Il y a le gros Christin, Lanterne, Cerneau et Stéph, un jeunot d’à peine vingt ans. Le maître de Maison, c’est Henri Vasselin. Le grand Henri. Un mètre quatre-vingt douze. Une armoire, mais sans les tiroirs, les portes et la glace. Son épouse, celle qui pleure dans la pièce à côté, c’est Irène. Une petite bonne femme, ronde, cerclée dans ses vêtements comme un tonneau.
— J’y vais, dit Miroul après avoir essuyé quelques claques.
— T’as intérêt.
— Et surtout, fais bien ton boulot.

Enveloppé dans un linge, le petit corps repose en silence aux côtés de sa mère. On aperçoit à peine sa tête. Quelques mèches blondes dépassent. Pourtant, on devine une respiration, paisible, discrète. Mais Miroul dit qu’il n’en a plus pour longtemps. L’injection qu’il vient de lui faire n’enrayera pas le mal. La mère a le regard éteint. Sa main gauche pend en dehors du lit tandis que l’autre serre un jouet d’enfant, un hochet en acacia sculpté par son mari.
Miroul cherche dans l’urgence un siège. Ses jambes ne le portent plus. Il remarque un bahut sur le côté, s’étonne de sa présence avant de se laisser tomber lourdement dessus. Le visage dans les mains, il pleure doucement.
Christina, la jeune domestique, l’a rejoint. Assise à ses côtés, elle lui éponge le front pendant qu’elle le questionne :
— Docteur, qu’allez-vous faire ?
— Rien... Que veux-tu que je fasse ? L’enfant va passer, il ne reviendra pas.
— Mais pour les autres, je veux dire. Comment vont-ils le prendre ?
— Mal.
— Mal ? C’est tout !
— Oui, c’est tout. Ah, si ! Ils veulent juste me tuer.
— Vous tuer ? Mais vous n’allez pas vous laisser faire.
— Ils sont cinq, armés jusqu’aux dents et saouls comme des cochons...
Christina baisse la tête.
— Alors il faut vous enfuir, dit-elle en se levant brutalement.
— M’enfuir ? Pour aller où ? demande Miroul après l’avoir imitée. Ils me traqueraient comme...
— Elle a raison, le coupe d’une voix faible madame Vasselin.
— Irène, dit Christina, ne vous fatiguez pas.
— Ma pauvre Christina. Que veux-tu qu’il m’arrive de pire à présent ?
— Oh ! Madame ! Si vous saviez comme je suis désolée, dit-elle en larmes tout en se blottissant contre sa maîtresse.
— Tu n’y peux rien ma pauvre fille, ni ce bon docteur Miroul. Mais ceux qui attendent derrière cette porte pensent le contraire.
— Alors il n’y a qu’à appeler la police.
— Impossible ! répond Miroul. Le seul téléphone de la maison est dans le grand salon et la porte est sous bonne garde. Et puis, la police, je m’en méfie... Je devrais m’expliquer... Ils me poseront des questions...
— Que faut-il faire alors ? demande, désespérée, Christina.
— Il doit s’enfuir... ou se cacher...
— Oui ! Leur faire croire qu’il s’est enfui et le cacher. Mais où ? demande-t-elle en soulevant ses sourcils.
Ils sont silencieux. Chacun cherche de son côté. La pièce est modestement meublée. Un lit, cet étonnant bahut qui s’ouvre sur le dessus et deux fauteuils dans le coin. Le choix est limité.
Sous le lit sera le premier endroit où ils regarderont. Il ne reste que le bahut. Il est assez grand pour contenir un homme et Miroul est loin d’être un géant.
Il hésite.
— Et s’ils se méfiaient ? demande Miroul.
— Aucune chance, avec Christina, nous saurons les convaincre.
— Oui, dit Christina, nous ferons ça.

Elle se dirige aussitôt vers la fenêtre et l’ouvre en grand pour donner le change. La chambre se trouve au premier étage. Sauter de cette hauteur reste crédible.
Pourtant, il hésite toujours.
— Dépêchez-vous docteur ! insiste Christina en lui prenant le bras, ils ne vont pas tarder à venir.
Finalement, Miroul se laisse conduire jusqu’au bahut. Le temps de récupérer une couverture et un vieux drap, il enjambe le rebord et s’allonge. C’est profond et plutôt confortable.
— Adieu docteur, dit Christina en abaissant le couvercle.
— Au revoir, répond Miroul d’une voix angoissée.

A cet instant, la porte s’ouvre brutalement et les quatre hommes pénètrent dans la chambre. Le maître les suit sans rien dire. Sa femme lui sourit. Il s’avance. Il prend dans ses bras l’enfant qu’elle lui tend.
— Ne crains rien, mon fils, lui dit-il ému. Tu es sauvé.
Il l’embrasse ensuite sur le front et le redonne à sa mère.
Pendant que les quatre se dirigent vers le bahut, il referme la fenêtre.
Le gros Christin s’assoit sur le coffre, tandis que Lanterne et Cerneau sortent de leur veste un marteau de charpentier. Stéph fouille dans sa poche pour attraper les clous.
Miroul tend l’oreille. Il ne perçoit pas grand-chose et s’étonne de ce silence. Il s’attendait à une cavalcade, à des cris, des coups peut-être.
Rien de tout ça.

Soudain, il comprend. Les chocs des clous qui s’enfoncent dans le bois résonnent jusque dans sa tête.
— Salauds ! hurle-t-il. Salauds !
Pas de réponse. Il donne des coups de pied, de poing, de genou. Inutile, le coffre est en chêne.
Il se sent soulevé. Un long voyage souple et silencieux. Il a beau protester, rien n’arrête cette marche. Le coffre s’incline. Ils descendent un escalier, celui qui mène à la cour. Les pas griffent un instant les graviers puis sont étouffés par l’épaisseur de l’herbe. Dans le froid de sa pénombre, il retrace mentalement le chemin qu’ils suivent. Ils viennent de passer sous le saule, ils contournent la haie. Le murmure du bassin indique qu’ils sont près du mur d’enceinte. Le convoi s’immobilise. Bientôt, Miroul bascule tête en avant.
Le cercueil se stabilise à l’horizontale. Déjà, il entend les premières pelletées.
Il hurle, s’époumone, pleure. Il gratte, griffe, s’arrache les ongles. Il a le goût et l’odeur du sang dans la bouche.

Après tout, il n’a que ce qu’il mérite.
Pour abréger ses souffrances, il cherche dans sa poche la seringue. Il doit s’injecter la strychnine, celle qu’il réservait à tous ces enfants enfiévrés.
Il se tétanise. Sa poche est vide. Quand ils l’ont bousculé, ils ont subtilisé le poison.

Il mourra lentement, poursuivi par les hurlements de tous ces enfants qu’il condamnait.

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