Le drive est dans la course

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Pour éviter la promiscuité humaine, Emma s’était mise au drive.
Avant la Covid, elle n’y voyait pas autant d’intérêt. Soucieuse de choisir ses fruits, ses légumes à la bonne maturité, et de préférence au fond des cagettes, elle préférait se déplacer en magasin. De plus, elle s’arrangeait pour faire ses courses dès l’ouverture et ainsi précéder la foule. Elle aimait bien découvrir les nouveautés, mises en valeur dans certains rayons. Comme d’autres sont retenus au rayon bricolage ou au rayon vêtements, Emma aimait s’arrêter dans celui des produits ménagers. Un nouveau balai serpillière rotatif, un décapant surpuissant envoyait dans son corps une petite onde électrique, suivi d’une envie irrépressible de le posséder.

Mais avec le virus les choses avaient changé. L’heure n’était plus à la prise de risques. Fini le tour de caddy hebdomadaire. Et désormais, une fois chez elle, ce n’était pas un coup de spray désinfectant qu’elle propulsait sur ses articles, mais deux ! Personne n’avait envie de mourir.

Ce matin-là, Emma avait réservé le premier créneau pour retirer ses courses. Se lever tôt était dans son habitude. Voir le ciel refluer au loin les couleurs troubles de la nuit l’enchantait ; elle y puisait un ressourcement incomparable. Absorber les premiers effluves de l’air lui donnait l’impression de se régénérer.

La douche finie, elle avala son petit-déjeuner et se brossa les dents avant d’enfiler son masque. Cinq minutes plus tard, installée au volant de sa voiture, elle démarrait pour rejoindre la zone commerciale. La chaîne d’infos se mit en route. Concentrée sur l’horloge, elle attendit avec impatience le rappel de l’actualité. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de zapper la station pour écouter de la musique. En ces temps difficiles, on ne pouvait se couper du monde, se tenir informé tenait du devoir civique.

Arrivée à destination, elle avança son véhicule jusqu’à la borne, présenta sa carte de fidélité au lecteur. Un message s’afficha, sa commande était prête. Puis elle suivit scrupuleusement les consignes : après avoir ouvert son coffre, elle se réinstalla sur son siège.

Tout en surveillant dans son rétro la grande porte coulissante, d’où surgirait le chariot poussé par l’employé, elle égrenait les minutes. Le temps d’intervention lui sembla bien long. Peut-être n’arrivaient-ils plus à suivre la cadence des commandes. Les drives étaient depuis plusieurs jours pris d’assaut, et la main-d’œuvre ne suffisait plus pour remplir les chariots métalliques. Emma commença à tapoter ses doigts sur le volant. Quinze minutes s’étaient déjà écoulées. Elle souffla en pestant sur ce temps perdu. Puis gagnée par l’énervement, elle sortit de son véhicule. Une attitude quasi rebelle (selon ses critères) pour afficher son exaspération. Mais personne ne semblait la voir... Repérant la sonnette flanquée à droite de la guérite en verre, elle décida de l’actionner. Pour ce faire, elle attrapa une lingette désinfectante dans son sac et l’enroula autour de son index avant d’appuyer sur le bouton. Aucun employé ne se manifesta. Elle recommença une seconde fois, puis une troisième en maintenant son doigt enfoncé pendant quatre secondes. Dans sa tête, le doute surgit. Me serais-je trompée de jour ou d’horaire ? Mais le cas échéant, la borne ne lui aurait pas dit que sa commande était prête... Alors, elle se demanda si elle devait rentrer chez elle, faire demi-tour sans ses provisions. Seulement ce soir elle avait prévu de cuisiner un poulet au four et il ne lui restait qu’un rouleau de sopalin. Elle se gratta la tête, et sa décision prise, elle se lança à la recherche d’un employé aux abords de l’entrepôt.

Seulement c’était le désert. Elle lança un ohé, un ého, y a quelqu’un ? Mais aucune voix ne répondit. Une porte attira son attention, sur laquelle une plaque affichait : « Entrée réservée aux employés ». Qu’est-ce que je risque après tout ? se rassura-t-elle en actionnant la poignée, munie d’une nouvelle lingette. Elle fit quelques pas et se trouva nez à nez avec une seconde porte. Quitte à y aller...
Alors elle y alla.

La deuxième porte s’ouvrit sur le hangar abritant des milliers de provisions. Il lui fallut plusieurs secondes pour s’habituer à l’éclairage cru des néons ; après quoi elle observa la scène, qui se déroulait sous ses yeux. Une vingtaine d’individus remplissaient des sacs à vive allure. Un œil sur leur liste, ils piochaient les marchandises référencées par numéro sur les étagères. Derrière eux, des employés du magasin vêtus en jaune fluo veillaient à la préparation rapide et correcte des commandes et intervenaient en cas de besoin. Tous étaient protégés de pied en cap par une combinaison transparente.

Soudain deux hommes foncèrent sur Emma. Celle-ci eut un mouvement de recul mais déjà ils s’emparaient de son sac à main pour l’envelopper dans un plastique stérile. Deux mains gantées aspergèrent Emma d’une solution désinfectante tandis que deux autres lui enfilaient une combinaison. Interloquée, elle balbutia quelques mots incompréhensibles : « Ben euh, qu’est-ce que... ? ». Puis les mains lui flanquèrent une liste de course sous le nez. « Vous avec bien commandé ces produits ? » demanda une voix derrière un masque. Emma balaya la feuille du regard et acquiesça.

— Allez-y faites vos courses, et ne trainez pas. D’autres clients vont arriver.

Un coup d’œil lancé sur les panneaux fixés en hauteur lui permit de saisir la logique de mise en rayon. Elle pouvait se lancer à la recherche de ses produits...

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