Le dragon qui dessinait des nuages

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Je ne suis pas là pour la pommade  [+]

C’était l’heure d’aller se coucher. Hugo était dans son lit. Il avait attendu sagement que son père aille
coucher sa petite sœur Ondeline. Il avait écouté avec attention tous les sons qui venaient de la pièce voisine pour savoir combien de temps il avait à attendre avant que son père vienne.

Il avait déjà choisi quelle histoire il allait demander à son père de lui lire. Il avait choisi parce qu’il
la connaissait par cœur et qu’il l’aimait. Il aimait la voix de son père quand elle hésitait sur les mots compliqués. Il aimait ne pas avoir à faire semblant de lire les mots et à s’arrêter sur les dessins qui disaient plus de choses encore que l’histoire n’en racontait.

Hugo était dans son lit et il attendait. Son père lisait une histoire à sa sœur. C’était une histoire pour
les enfants, pensa-t-il. Une histoire courte pour les tous petits enfants. Il connaissait aussi cette histoire. Il connaissait chacune des histoires de sa petite sœur parce que souvent, il allait se cacher derrière la porte pour écouter et aussi parce qu’il avait glissé discrètement ses livres de bébés dans la chambre de sa sœur.

Ce n’étaient plus des livres pour lui désormais. Lui, il avait des livres avec des phrases. Pas seulement des mots inventés qui changeaient l’histoire à chaque fois.
Quand on a six ans, pensait Hugo, on a des histoires de grands. Des histoires de dragons qui sauvent des princesses et des histoires de monstres qui montrent le chemin à suivre aux rois des royaumes perdus dans les brumes mystiques. Il y avait des mots qu’il ne comprenait pas. Évidemment, c’était des histoires de grands. Alors, il inventait un sens à ces mots.

Lorsqu’un barde jouait du luth pour hypnotiser les chauve-souris, il s’imaginait que celui-ci avait des
pouvoirs magiques pour influer le mouvement des arbres et contraindre les animaux à avancer dans la bonne direction. Lorsqu’une reine demandait à son roi de voter une loi pour autoriser la levée d’un impôt, il savait qu’il s’agissait d’écrire à l’encre magique sur un papier mystérieux des noms d’aliments pour que tout le monde ait à manger dans le royaume.

Hugo était heureux de pouvoir inventer un sens aux mots compliqués des adultes. Parfois, quand on père était parti, s’il n’arrivait pas à dormir, parce qu’il était trop fatigué ou trop excité, il allumait la
lumière et, sous la couette, dessinait les mots avec des couleurs. Pour lui, leurs sens étaient évidents.

Pendant que Hugo attendait que son père vienne lui lire son histoire, il avait pris soin de cacher le
livre qu’il voulait qu’il lui lise sous son oreiller. Pour lui faire une blague. Il le faisait depuis trois jours et son père n’avait toujours pas compris sa ruse. Hugo était ravi de pouvoir ainsi jouer des tours à son père. Quelle bonne blague il lui avait fait tous les soirs.

Quand son père entra dans la chambre d’un pas de velours, Hugo se demanda où étaient ses bras. Son père n’en avait pas.

Soudain, un bras jaillit de nulle part. Son père avait un bras. Seulement. L’autre manche de son peignoir pendait. Hugo savait qu’elle était vide. Son père avait dû être courageux et avait du combattre des chevaliers toute la journée pour y avoir laissé un membre.
Ou alors, il se l’était coupé pour nourrir une famille de loups. Il savait que c’était possible parce que son père lui avait souvent dit que certains aliments coûtent un bras et qu’ils avaient, tous ensemble, pu en manger pendant les repas de famille.

Hugo vérifia que son livre était bien caché sous l’oreiller. On pouvait voir un petit bout de carton rouge qui dépassait, mais le livre était tellement grand que son oreiller de garçon n’était pas assez large pour le cacher entièrement. Pourtant, son père ne le verrait pas. Son père ne le voyait jamais. Son père était le plus fort, mais pas plus fort que son imagination à lui.

Il s’approcha de son fils et lui demanda ce qu’il voulait lire. Hugo sourit de toutes ses dents, content
de sa farce. Son père lui demanda encore en lui faisant des gros yeux de père qui cherche à faire peur pour de rire. Mais Hugo eut un petit peu peur. Surtout quand le bras vide de son père jaillit de sous le peignoir avec un petit livre dans sa main. « C’est un nouveau livre, lui dit son père, pour toi.
Je l’ai trouvé dehors et j’ai pensé que tu voudrais le lire. »

Hugo regarda son père. Il savait que son bras allait repousser. C’est juste qu’il ne l’avait jamais vu. Cela avait été spontané. Impressionnant. Il prit le livre. C’était un livre plein de mots et sans trop d’images. Hugo était triste.

« C’est un livre de grand, tu sais, ajouta son père pour lui redonner confiance. C’est un livre avec des
mots, comme ceux que tu as appris à l’école. » Hugo regarda son père, inquiet. Il ne comprenait pas. Alors son père s’allongea à côté de lui. Ce qui le rassura. Son père sentait le café. Hugo aimait beaucoup cette odeur, surtout avant de s’endormir. Son père ouvrit le livre et lut le titre à voix haute. Mais Hugo avait déjà reconnu les mots. Il y avait un dessin de dragon tenant un pinceau. Il dessinait dans les nuages. Il dessinait les nuages, comprit Hugo immédiatement. Alors Hugo prononça lentement :

« Le dragon qui dessinait des nuages ».

Son père lui sourit et ne le corrigea pas. Il tourna une page. Hugo, les bras autour du torse de son père ne pouvait pas le faire tout seul. Alors son père commença à lire. « Dans les montagnes sous les nuages, vivait un dragon qui... »

Mais Hugo dormait déjà. Il rêvait d’un monde d’écailles et de coton, loin au dessus de la terre où la
chaleur des torréfacteurs produisait les plus agréables jouets.
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