Le doudou

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Enfant, j’avais en moi une rage de vaincre cette maladie qui condamnait mon enfance à la mobilité réduite. Les mots sortis de ma plume ont couvert mes maux. J'ai compris qu'avec une feuille et un  [+]

La première fois que j'ai ouvert mes yeux de verre sur ce monde, j'ai vu la froideur des machines, le ronronnement de l'usine qui nous produisaient à la chaîne, les ventres de tissus bourrés de ouate cotonneuse, les tapis roulants mécaniques, les douces mains des couturiers qui achevaient l'œuvre...
Nous étions des centaines, tous identiques.
Pâle copie d'une forme animale, entassés dans des containers et des entrepôts dans l'attente d'un avenir meilleur. Je ne savais rien, ne possédait rien, ni souvenirs à revisiter dans la pénombre, ni identité à défendre. Rien hormis la certitude de n'être rien de plus qu'une peluche identique à mille autres.

Toutes mes convictions se sont envolées dès l'instant où l'on m'a déposé dans ses bras. Elle m'a longuement regardé avant de me serrer contre elle. Tandis qu'elle me répétait fièrement le nom qu'elle m'avait choisie, j'ai eu la certitude d'être unique à ses yeux.

Cette enfant m'avait ouvert son cœur. Dès cet instant, elle devint unique je devins pour elle, le seul, l'irremplaçable. J'ai écouté tous ses doutes et essuyé toutes ses larmes. J’ai éloigné chaque cauchemar, et veillé sans relâche sur les graines de ses rêves. J'ai vécu ses plus grandes aventures, toutes issues de sa jeune imagination. Je l'ai suivi jusqu'au bout de ses mondes, me livrant à toutes les facéties pour la voir me sourire. J'ai collectionné tous ses rires dans mes oreilles synthétiques, passé des nuits blanches à écouter ses confidences. J'ai connu la boue et la pluie, l'herbe verte et les doux rayons du soleil, les jours de lessive où j'entendais ses cris, frustrée que nous soyons séparés pour une heure.

Je l'ai vu grandir et peu à peu, délaisser ses poupées. Les posters sont tombés, la déco de son univers à changée mais je suis resté, allongé sur le couvre lit, attendant patiemment que le soir ne vienne et me la rende. J'écoutais alors le récit passionné de ses journées, partageait les transports de ses premiers émois et consolait ses bleus au cœur.

Le temps a passé et peu à peu, j'ai dû lentement m'effacer. Je me faisais vieux. Ce n’était plus mon rôle de veiller sur elle et de recevoir ses baisers. J'ai connus plusieurs pièces avant de m'installer définitivement au grenier. Tout là-haut, lové au creux des vestiges de son enfance, j'ai continué de l'aimer, chérissant chaque souvenir qu'elle m'avait offert à moi, la petite peluche semblable à tant d'autres.
Je n'ai aucune rancœur en mon âme pelucheuse, elle m'a offert un nom et une famille. Et même s'il a fallu que je cède ma place, que je m'évince de son existence pour la laisser avancer, je suis heureux du passé qu'on m'a alloué. Du vaste monde, j'ai vu peu de choses, mais j'ai aperçu trop d'âmes esseulées et trop de foyers dépourvus d'amour. Je suis heureux d'avoir eu la chance de remplir mon cœur de tendresse...

Cependant, il faut bien avouer que par les longs soirs d'hiver où seuls les moutons de poussière et les souris viennent me visiter, je regrette les jours d'antan. Mais la vie me réservait une autre surprise.

J'ai perçu sa présence dans mes vibrisses de plastique avant même d'entendre le grincement de la trappe du grenier. Le temps avait quelque peu érodé l'enfant que j'ai connu mais je la reconnaîtrais entre toute: elle est unique, elle l'a toujours été.

Elle m'a saisi avec précaution et m'époustât avec toute la tendresse du monde. Ses grands yeux bleus se plongèrent dans les miens et nous revisitâmes ensemble tous ces jours colorés rythmés par les jeux, les chants et les goûters.
Es-tu prêt ? me demanda-t-elle silencieusement.
Bien sûr que j'étais prêt !

Alors elle m'arracha aux ténèbres du grenier pour me tourner vers l'avenir. Un avenir qui me tendis ses petits bras potelets depuis son berceau, gazouillant de joie à ma vue. Le bébé passa ses petits doigts dans ma douce fourrure et je sus que j'étais à nouveau le doudou de quelqu'un.

L'enfant s'endormi pelotonné contre moi, sous le regard attendrie de sa mère. Elle me caressa de nouveau avec ce regard pétillant qui animait ses yeux d'enfant:
-"Tu veilleras sur lui ? Tu lui offriras tout ce que tu m'as offert ? Me demanda-t-elle doucement.
« Je te le promets » lui répondis-je.
-"Tu sais, ajouta-t-elle tandis qu'elle quittait doucement la chambre de son fils, j'ai grandit, mais je n'ai pas oublié".

Je ne suis qu'un doudou qui ressemble à tant d'autres. Pourtant, je suis le gardien de l'âme, la clef des souvenirs, l'amour d'une enfant qui grâce à moi, est devenue une adulte qui ne ressemble à aucune autre adulte.

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Adrien Pavão · il y a
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