Le dîner

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Rêveur et voyageur, j'espère que mes propositions vous séduiront. Merci par avance pour vos lectures et vos remarques  [+]

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon père. Toute la famille est réunie autour de la table. Ils sont venus pour lui. Ils boivent ses paroles, ils rient à la moindre de ses plaisanteries douteuses. Les conversations résonnent dans la salle à manger, richement décoré pour l’occasion. J’ai peur. Je ne laisse rien paraître, mais j’ai peur. Je ne sais pas si je vais être capable d’aller jusqu’au bout. Pourtant, je dois parler. J’ai passé la nuit à écrire ce que je veux dire. Est-ce qu’ils entendent les hurlements qui brûlent à l’intérieur de moi ? « Tu n’as rien mangé, ça va mon chéri ? » La voix de ma mère me fait sursauter. Elle est penchée vers moi, arborant fièrement le collier de perles que mon père lui a offert. Je la regarde, sans lui répondre. Je n’ai rien à lui dire.

Mon père parle à présent avec mon frère aîné. Il lui crache des mots, la gueule ouverte, en bavant de plaisir. J’ai l’impression de voir un animal. Il ne se doute pas que je vais prendre la parole, sinon il me sauterais au cou pour me mordre avec rage. Je le regarde, installé sous l’affreuse tête de cerf empaillé, au milieu des meubles anciens et des peintures de famille, et je sens la peur qui me ronge de nouveau. Pourtant, je dois lui parler. Il faut qu’il entende ce que j’ai à lui dire. Lui, et tous les autres.

Il dégouline de sueur. Je me demande comment il est possible qu’il soit mon père. Comment son sperme a pu engendrer des enfants aussi différents ? Je ferme les yeux. J’essaie de penser à autre chose. Je ne veux plus le voir. Ce soir, c’est mon dernier repas de famille. Je vais enfin quitter cette maison. J’ai pris ma décision. Tout est prêt. Depuis plusieurs mois, j’ai déposé des affaires chez un ami. Personne ne s’est rendu compte de rien. Ma mère se penche de nouveau vers moi, pour me demander si je vais bien. Je me tourne vers elle, et nous nous regardons. J’ai l’impression qu’elle se doute de quelque chose. Comme si elle arrivait à lire à l’intérieur de moi. Pendant qu’elle me parle de nouveau, je glisse machinalement une main dans la poche intérieure de ma veste pour attraper la feuille de papier sur laquelle j'ai tout écrit. Mais tout ce que mes doigts rencontrent, c’est la doublure de satin. La poche est vide. Je panique. Je me mets à fouiller dans les poches de mon pantalon, pendant que ma mère continue de me parler. Comment ai-je pu la perdre ? Je n'avais que cela à faire. Je lève les yeux, je regarde mon père et alors que mon coeur semble vouloir sortir de moi, comme un diable de sa boite, je me redresse, et je tape doucement la lame du couteau en argent sur le verre en cristal. Tous les yeux se tournent vers moi. Je suis au bord du vide. Je plonge mon regard dans celui de mon père, et je ne détourne pas les yeux. Comme lorsqu’il venait la nuit dans ma chambre, qu’il me chuchotait que je ne devais rien dire, que c’était notre secret, pendant qu’il m’écrasait de tout son poids, et que sa sueur gouttait sur mon visage. J’ai peur, mais je ne flancherai pas. Ce soir, c’est à moi de l’écraser...
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Soph · il y a
Ca m'a beaucoup fait pensé à Festen, que j'ai vu en pièce de théâtre mise en scène par Cyril Teste (que je conseille vivement <3 ). Quelques lignes suiffisantes pour planter le décor et toucher de manière puissante. Bravo !
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M. Iraje · il y a
Curieusement, im me semble avoir déjà lu ce texte. Dans une autre vie ... ?

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