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Le dilemme

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Ouist

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Quatre personnes avançaient sur une route goudronnée, lisse, droite et tellement longue qu'elle paraissait floue à l'horizon. Elle ne semblait jamais s'arrêter. Des champs de blés jaunes, étincelants, se dressaient à gauche et à droite de la route. Tout était désert. Je faisais partie des quatres personnes. Nous marchions le long de cette route sans que le paysage ne change et sans que nous n'éprouvions ni fatigue, ni soif, ni faim. Le ciel était bleu, d'un bleu clair illuminé par un soleil invisible. Il n'y avait personne : pas de marcheurs, pas de voitures, pas de tracteurs, pas d'animaux. Juste les champs, la route et nous, surplombés d'un ciel anormalement clair. Aucun bruit, ni son. Le silence absolu régnait dans ce lieu étrange, infini. J'étais accompagnée de deux amis . Enfin, je sentais que ces deux jeunes marchant côte à côte derrière moi étaient mes amis mais je ne pouvais voir leur visage et les identifier clairement. Quant à moi, je poussais une brouette usée par la rouille. Un homme très âgé était assis dans la brouette et se laissait transporter. Il avait de longs cheveux blancs et une longue barbe blanche recouvrant tout le fond de la brouette, ne permettant pas de voir le bas de son corps. Il semblait baigner dans sa pilosité et incapable de marcher. J'arrivais à distinguer ses bras, couverts jusqu'au coude d'un tissu blanc et son visage, en dépit du fait qu'il soit placé devant moi. Ses joues, son front étaient marqués par des plis profonds dans sa peau claire. Ses yeux, tout aussi ridés, bleus, ne clignaient jamais.

Je commençais à éprouver de l'ennui à pousser cette brouette. Soudain, je m'arrêtai de marcher. Je me plaçai devant le vieillard, et le regardai dans le fond de ses pupilles. Le ciel se reflétait dedans, ou peut-être était-ce un mirage. Au moment où je me plongeai dans son regard, au moment où j'essayai d'interprêter les pensées du vieux, l'image se brouilla. Une sensation opprimante et inconnue m'envahit. Pendant plusieurs secondes, j'eus l'impression de ne plus exister. Au silence s'ajouta l'obscurité. Puis de manière tout aussi fulgurante et imprévisible, un nouveau paysage m'apparut. J'étais toujours accompagnée de mes deux amis, mais cette fois, je les voyais clairement : Basil et Alcmène, mes deux compères de toujours marchaient à côté de moi. Tout avait changé autour de nous. Le vieux et la brouette avaient disparu. Le ciel n'était plus d'un bleu limpide et clair, il était à présent gris et froid. Les champs de blés s'étaient transformés en d'immense sapin bordant le chemin sur lequel nous marchions. Ce n'était plus le même non plus. Il n'était pas goudronné, ni lisse, ni droit. Il s'agissait d'un chemin de terre recouvert de quelques cailloux et de petites branches d'arbres. Parfois les racines des arbres ressortaient de terre et nous devions les enjamber pour passer. Nous avancions quand un bruit, le premier son jusque là émis, nous parvint. C'était un râle long, plus aigüe que grave, inhumain. Il semblait venir de loin derrière nous. Sans nous interroger, sans ne rien dire, nous continuâmes de marcher. Nous arrivâmes à un endroit du chemin où sur notre gauche, une grande maison abandonnée et effrayante était plantée là. La forêt de connifères continuait de s'étendre sur notre droite et elle entourait la maison. Maison abandonnée et effrayante ? Dès que mon regard se posa sur l'habitat, une violente et angoissante sensation de mort imminente m'envahit. Mon imagination me fit entrevoir des monstres sanguinaires affamés coincés entre des murs délabrés, des planchers pourris et des plafonds troués, le tout recouvert d'une épaisse couche de poussière. L'extérieur de la maison montrait un pan de mur couvert de feuilles de lierre sèches et marrons, des murs décrépis, des volets pendant lamentablement au reste de leurs attaches, des fenêtres cassées laissant entrevoir un intérieur tout aussi abîmé. Nous entendîmes alors un second râle. La maison, sans que je ne puisse l'expliquer autrement que par son apparence, avait vraiment l'air d'abriter des phénomènes surnaturellement mauvais, mais aucun son n'en sortait, ce qui aurait pu logiquement me laisser penser qu'elle était vide.

A côté de la maison, après que nous soyons passés devant le perron, un petit chemin conduisait à l'arrière du bâtiment. Je l'empruntais la première. Une barrière étonnament blanche délimitait ce passage du reste de la clairière, avant que la forêt ne reprenne ses droits. Au bout du passage, pensant arriver derrière la maison, la surprise m'arrêta net. Devant moi s'étendait le vide. Il m'attirait de la même manière que les trous noirs attirent des objets à eux dans les profondeurs de l'univers. Nous entendîmes un nouveau râle, mais cette fois beaucoup plus fort et beaucoup plus proche. Il ressemblait à l'alerte d'un danger qui s'approche. Envahie subitement par la terreur, je m'arrachai de ma contemplation et rebroussai chemin, suivie de mes deux amis. Le bruit retentit à nouveau. Nous étions devant la maison et nous regardions le chemin s'enfonçant dans la forêt par là où nous étions venus. Dans le chemin au loin, une forme s'approchait de nous. Le râle retentit et je compris qu'il venait de ce qui arrivait sur nous. La démarche désarticulée, titubante, la forme avançait rapidement, bien trop rapidement car même en nous enfuyant, elle nous rattraperait facilement. La fuite fût la première idée qui me passa par l'esprit après avoir découvert la forme. Comme lorsque j'avais vu la maison, une sensation terrible me submergea. Il fallait soit se réfugier dans la maison, soit fuir sur le chemin forestier en sachant que nous serions vite rattrapés, soit attendre la visite de ce qui avançait vers nous. Nous choisissâmes de nous réfugier dans la maison. Dans la panique, nous cherchâmes les clés et nous les trouvâmes après quelques instants dans un pot de fleur en terre cuite, vide et fendu, posé sur le sol à côté de la porte. Le trousseau de clés comportait une quinzaine de clés, toutes pouvant correspondre à la serrure. J'en testai plusieurs. La forme gémissait son râle régulièrement à présent et il était de plus en plus fort. Lorsque je réussis à trouver la bonne clé, j'ouvris la porte et fis entrer mes amis dans la maison. La forme était arrivée à une vingtaine de mètres de nous. Basil et Alcmène s'étaient rués dans la maison et le temps que j'entre à mon tour, la forme était sur le perron de la porte. Je la voyais distinctement à présent. C'était un garçon d'environ 13 ans, les cheveux courts, bruns, ébouriffés. Il avait sur lui des haillons en guise de vêtements, gris, ternes, usés, sales. Sa peau bleue claire grisâtre donnait l'impression d'être recouvertes entièrement d'infections et des plaies béantes et putrescentes recouvraient son cou et ses bras. Ses yeux étaient bleus, presque blancs, sans pupille et des dents noires de pourriture étaient posées sur des lèvres grises, sombres. Je voulus repousser ma peur en posant la main sur la porte mais le mort attrapa mon bras et l'approcha de sa bouche sans que je ne puisse bouger.

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