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Le dieu du feu

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André Page

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L’antique Cessna 310 décrivit une large courbe au-dessus de la ville de Quito entourée de hautes montagnes avant de se diriger vers le sud, en direction de Riobamba. Le chef des forces de police équatoriennes Javier Mendes était assis à côté du pilote.

— Content de bénéficier à nouveau de vos services, señor Wilson. La confiance que j’ai en vous compense celle que j’ai dans cet appareil, fit le haut responsable avec un large sourire.

L’ancien membre des forces spéciales britanniques Greg Wilson, guide et himalayiste réputé, était aussi un pilote émérite. Il sourit à son tour.

— C’est toujours un plaisir, vous savez bien que tout ce qui a un petit parfum d’aventure me met en joie. Je suis ici pour trois mois. J’ai encore de belles expéditions à accomplir, mais tout ceci est du plus grand intérêt pour moi.
— Ni plus ni moins que la bête noire d’Interpol, señor Greg. Celui qui tient en échec toutes les recherches depuis dix ans. Pablo Gonzales, le numéro un, la priorité absolue. Ayant changé deux fois de visage depuis qu’il fait partie de leurs notices rouges. On aurait dû lui en donner une avec son bulletin de naissance ! Crimes, drogue, prostitution, corruption de gouvernements, de combien de morts est-il et sera-t-il responsable pour chaque minute de liberté...

Le Cessna sembla soudain tomber dans le vide, tandis que de chaque côté de l’immense plaine qu’ils survolaient se dressaient de hauts volcans couronnés de neige. L’avion se stabilisa brusquement, semblant toucher une couche d’air aussi dure que l’acier dont le ciel avait ce jour-là pris la grise et lumineuse couleur.

— Petit trou d’air dû à des variations de température, vu ce relief fait de chaud et de froid. Voici donc la fameuse « Avenue des volcans » que suit la route Panaméricaine. Nous passons là entre l’Illiniza et le Cotopaxi, le plus haut volcan en activité du monde.

Le paysage en imposait et plus personne ne prit la parole avant que Wilson reprenne à voix plus basse, comme s’il craignait de réveiller la colère des majestueuses cimes tueuses.

— Interpol est donc sûr que Gonzales a sous son dernier aspect identifié récupéré l’an dernier la combinaison ignifugée très performante du professeur Ridge après l’avoir tué et qu’il a de la famille dans ce pays ?
— C’est maigre, comme piste, je sais...
— Pas si maigre. Changer de visage est risqué pour lui et il ne le fera plus... Plus que quiconque au monde, il doit se cacher. Ce vol est un indice assez rare pour que l’on s’y intéresse. Sur la centaine de volcans équatoriens, sept sont en activité et j’ai acquis la conviction que l’un d’eux cache encore bien des choses au monde, et peut-être notre homme. Celui qui est le plus improbable, car le plus difficile d’accès.
— Ah ! Lequel ?
— Le Sangay.
— Mes services l’ont éliminé d’office. C’est un enfer, paraît-il.
— Justement, le Diable revient toujours en enfer. Son nom quechua signifie « Celui qui fait peur ». Il est l’un des plus actifs et dangereux de la Cordillère des Andes, fit l’Anglais avec un sourire réjoui. Surnommé aussi « Le volcan fantôme » tellement il est peu visible de loin. Il est l’un des plus secrets au monde malgré ses 5230 mètres. C’est invivable, autour.
— Vous voyez...
— Ses trois cratères sont le siège d’explosions, éruptions de fumée orange, chutes de pierres au plus tard toutes les trente minutes, et cinq ou six rivières de lave incandescente balafrent toujours ses flancs. Les Incas l’appelaient, eux, « Le Dieu du feu ». Voici le Chimborazo, plus haut volcan d’Équateur. Je vais atterrir à Riobamba.
— Et le Sangay, où est-il ?
— Là-bas, dans ces brumes épaisses dues à l’humidité de la forêt préamazonienne. Le « fantôme » se cache... Hors de question de l’approcher en vol.

L’avion posé, Wilson lui exposa son plan.

— J’irai seul. La vitesse en terrain impraticable sera primordiale. Je demande carte blanche.
— Comment ça ! Et notre police ?

Le guide soutint son regard.

— Des familles les attendent, moi, plus personne, dit-il d’une voix sourde. Ce volcan est un monstre tueur et l’homme qui s’y cache aussi. J’ai mon idée. J’irai au pied de la face sud, loin de la voie d’accès habituelle, je sais qu’il est là. Je demande le droit de port d’arme et une Jeep.
— Accordé... souffla Mendes, soulagé. Que Dieu vous garde, señor Wilson.
— J’espère vous appeler bientôt. Si je ne reviens pas, que personne ne vienne à ma recherche.


Trois semaines après, un être décharné aux vêtements déchirés, au visage tuméfié et griffé entra dans la poste d’Alao, le dernier endroit habité.

— M. Mendes, Greg Wilson.
— Señor Greg ! Dieu soit loué ! Parlez, allez-vous bien ?
— Blessures superficielles dans un monde superficiel.
— Mais encore ?
— Une semaine à faire mon chemin à la machette dans une jungle inextricable, à traverser des marécages et des rivières infestées de piranhas, à escalader des falaises de lave vitrifiée. Après m’être battu avec un énorme crocodile noir sans faire feu, j’ai failli périr étouffé par un anaconda, mais ai réussi enfin à approcher du volcan et trouvé trois carcasses d’hélicoptères abattus à la mitraillette, ratatinés depuis par les bombes volcaniques. Gonzales s’est débarrassé de ses ravitailleurs successifs.
— Vous aviez raison...
— Oui... J’ai alors traversé un défilé rempli de toiles d’horribles araignées jaunes qui semblaient émettre un murmure lugubre... J’ai par miracle réussi à ne pas me faire piquer, il y avait là plusieurs squelettes calcinés.
— Quelle horreur...
— Plus je m’élevais sur la face sud, plus le grondement du Sangay et l’odeur de soufre augmentaient, s’insinuaient dans mes pensées. Je découvris soudain un petit sentier zigzaguant entre de gros blocs de lave noire. Derrière l’un d’eux, une étroite galerie s’ouvrait.
— Il était là-dedans...
— Il y était. Une lueur diffuse provenait de l’immense cage.
— Une cage ?
— Une cage avec tout le confort, et un bel arsenal, aussi. Il ne m’a pas vu arriver, mais leur radar m’a repéré.
— Leur radar ?
— Des dizaines de chauves-souris géantes étaient suspendues au plafond de la grotte et au grillage de la cage. Plusieurs se sont jetées sur moi. Je me suis écroulé sous le poids, ce qui m’a fait éviter de peu une rafale de mitraillette. J’ai tiré au jugé et le hasard ou la force de ma volonté ont fait que je l’ai abattu du premier coup.
— Vous étiez un membre d’élite des forces spéciales...
— Je l’étais, mais j’ai voulu l’oublier. Je me suis battu au révolver et au poignard contre ces vampires géants, mais ma lampe torche m’a sauvé. J’ai fait sauter la serrure de la cage et me suis approché de son corps. Je m’étais trompé. Il avait essayé de changer une troisième fois de visage. Mais l’opération n’a pas marché. J’ai pris des photos, ainsi que les documents les plus importants. Et il y avait aussi ce pour quoi j’étais sûr qu’il se trouvait là.
— Quoi donc ?
— Une coupe d’or le plus pur appartenant au fabuleux trésor des Incas, qui ont entassé en 1533 pour les soustraire aux conquistadors les masses d’or et de pierres précieuses les plus colossales que l’homme ait jamais vues dans une gorge de 800 mètres de large, recouverte de branchages et de rochers puis engloutie sous les laves du volcan.
— Mon Dieu... tous ceux qui ont tenté de le trouver ont péri, sauf ce Von Ritter qui s’est sorti de justesse d’une éruption et qu’on a aperçu en Europe plus tard...
— Au volant d’une Rolls, paraît-il. C’est ce qui a attiré Gonzalès ici... Je suis parti sans or, la vie est plus précieuse. Une explosion a alors retenti et un flot de lave a bouché l’entrée de la salle. J’ai vite revêtu la combinaison dans la cage et me suis glissé par un étroit passage au cœur d’une chaleur insensée, puis me suis enfui le plus vite possible en abandonnant cette si lourde protection. Le retour a aussi été un calvaire... Vous allez certainement obtenir ce poste de ministre que vous espérez, M. Mendes.
— Oh merci pour tout, señor Greg, quelle réussite ! Venez vite me voir !
— Oui, bien sûr. Au fait, je dois vous avouer que c’était le dernier vol de cet avion, je rentre en Jeep.
— Madre de Dios !

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Anne Marie Menras · il y a
Fred m'a avertie que vous aviez des oeuvres en lice. J'arrive un peu tard pour celle-ci, qui m'a tenue en haleine jusqu'à la fin. J'avais l'impression d'être avec Indiana Jones ! Tous mes compliments André pour ce texte palpitant.
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Anne Marie Menras · il y a
Fred m'a averti que vous aviez des oeuvres en lice. J'arrive un peu tard pour celle-ci, qui m'a tenue en haleine jusqu'à la fin. J'avais l'impression d'être avec Indiana Jones ! Tous mes compliments André pour ce texte palpitant.
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Anne Marie Menras · il y a
Fred m'a averti que vous aviez des oeuvres en lice. J'arrive un peu tard pour celle-ci, qui m'a tenue en haleine jusqu'à la fin. J'avais l'impression d'être avec Indiana Jones ! Tous mes compliments André pour ce texte palpitant.
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Ratiba Nasri · il y a
Une belle intrigue ! Bravo André.
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André Page · il y a
Merci, Ratiba :)
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Jeanne · il y a
Nous voici plongés au cœur d’une intrigue qui nous mène en terre équatoriale, nous propulse sur les hauteurs d’un volcan, un sommet culminant qui abrite en son antre un sinistre individu désigné l’ennemi numéro 1. Un Court métrage en rouge et noir, un texte fort, fort bien écrit, une histoire à rebondissements, un parcours chaotique, un périple mouvementé, un scénario empli d’effets spéciaux, un suspense haletant, un récit d’aventures palpitant, un exercice de haute voltige exécuté avec brio. Mission réussie pour le pilote de Cessna, ivre de liberté, de grands espaces, aventurier de l’extrême, héros-justicier qui brave les pires dangers mais n’échangerait son sort pour rien au monde, ne vendrait son âme au diable même pour tout l’or des Incas. Un échec cuisant, retentissant pour l’as de la gâchette qui emporte le trésor dans sa tombe de feu et de lave incandescente. Et la morale est sauve. :-)
Un bouquet de cœurs et tous mes vœux André pour la suite des événements.

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André Page · il y a
Merci Jeanne, oui, très important, il n'échangerait son sort pour rien au monde... :)
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Fred Panassac · il y a
Un thriller époustouflant, André, tant d'aventures concentrées dans un moment de tension inégalée magnifiée par l'atmosphère sulfureuse des volcans. Un voyage dans l'Histoire et dans l'aventure, texte à relire tellement il contient d'informations et de rebondissements, bravo André, je t'ai suivi dans cette aventure palpitante, mes 5 voix bien sûr.
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André Page · il y a
Merci de ton passage en cette dangereuse zone, Frédérique :)
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Christian Knoll · il y a
Mes cinq voix pour ce récit palpitant qui m'a tenu en haleine jusqu'au bout, tant on a envie de connaître les moindres croustillants détails sur la manière dont Gonzalez s'y est pris pour malmener à ce point Greg et tous ceux qui l'avaient précédé dans cet environnement infernal:-)
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André Page · il y a
Merci encore une fois, Christian :)
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M. Iraje · il y a
Un jeu de pistes ... haletant !
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André Page · il y a
Merci Miraje :) :)
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Patrick Gibon · il y a
une chaude aventure rondement menée en thriller express.
je suis allé en Equateur il y a père pet, tout aimé, les gens, le paysage sauf Quito parce que comme disent les paysses: "en Quito hay dos estaciones, la del invierno y la del tren!".
y es-tu allé? si oui, as-tu fait de l'escalade, un p'tit volcan?

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André Page · il y a
Merci Patrick, non je n'y suis pas allé, mais de par mon métier je suis habitué à préparer des itinéraires et à dénicher les choses intéressantes que je pourrais en dire sur le terrain... :)
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