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Le dévoilement

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Danielle Dumais

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J’avais raté le dévoilement de ma sculpture. Acte manqué. Geste répudié à l’inventaire des probables sans lendemain.
Et par la même occasion, je n’avais pas pu me délecter du visage surpris de mon père. De sa déception à prendre conscience de l’étendue de mon talent.
J’avais évité sa colère peut-être même. Oui, sa colère, devant cette preuve supplémentaire de rébellion, pur rejet de ce qu’il était.
Nous étions en guerre, lui et moi. Depuis longtemps. Ça s’était installé doucement. Ou plutôt, j’avais été long à me rendre compte de la vraie nature de son déplaisir à mon égard. L’évidence me criait gare. Pourtant, j'ai levé mon bouclier trop tard. Trop tard pour me protéger. Les blessures de l’âme ne se soignent pas avec de la crème antiseptique !
J’avais douze ans, les cheveux longs, les pieds qui grandissaient trop vite pour son portefeuille.
J’avais quinze ans, des amis pas de bons sens, des levers tardifs, des couchers d’oiseau de nuit, des horaires d'artiste, la pire des engeances.
J’avais dix-huit ans, des notes déplorables à l’école, de l’intérêt pour rien sinon les mauvais coups. J’étais de la graine de voyou. Je n’étais utile qu’à mon estomac. Je n’étais convoitable que par les filles faciles, aussi écervelées qu’ignorantes des désirs de leur ventre.
J’avais vingt-et-un ans... j’ai coupé les ponts, en refermant d’un vilain coup de pied la porte de la maison sur sa face hargneuse. Je me suis enfui par les ruelles, trouvant ma liberté sous les étoiles pendant quelques temps. Puis, j’ai eu faim, j’ai eu froid, j’ai eu mal.

J’ai raté le dévoilement, je ne me suis pas présenté. Je savais qu’il serait là. Un sixième sens, un rêve prémonitoire, un restant de défense. Quelque chose m’avait retenu.
Les autres m’ont raconté. Ce n’est pas que j’ai posé des questions. À la limite, je ne voulais pas savoir. Gisèle a parlé la première :
- Tu aurais dû venir... Tu aurais peut-être été surpris.
Et Agathe a continué.
- Il a pris le petit dans ses bras.
- Quoi ?
- Je n’ai pas pu l’empêcher. Il n’a pas demandé...
- Ce n’est pas son genre de demander.
Il s’était approché de Bobby, trois ans, pas de malice, des yeux de billes bleues, des petits doigts agiles qui aimaient détacher et rattacher les boutons, sans relâche.
Il l’avait embrassé sur les joues...
Un frisson de dégoût m’a fait trembler. Pour ce geste à mon fils qu’il m’avait refusé chaque jour de mon enfance. Pour l’amertume qui me montait du cœur parce que la colère ne s’était jamais vraiment endormie.
J’ai jappé :
- Et quoi encore ?
C’est Gisèle qui a répondu :
- En regardant La Liberté, il a pleuré.
- Il a... ?
- Pleuré.
Vingt ans de misère peuvent-ils fondre d’un coup ?
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Melinda Schilge · il y a
Peut-être que vingt ans de misère peuvent prendre vie, soudain. Qu'ils mettent du temps à grandir, les pères...
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Michel Lombarteix · il y a
Quand on se redécouvre, c'est que chacun a...changé?...évolué?... A voté
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Bennaceur Limouri · il y a
La séparation fait tant de choses. La loi de la nature: le laid peut devenir beau, le méchant gentil et vice-versa. Mon vote pour ce beau texte.
Bonsoir. , Puis-je vous inviter à lire et à soutenir (s’il le mérite) mon haiku en finale :
- L'orage s'enrage :
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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Elena Hristova · il y a
et oui, les pères changent aussi...
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Danielle Dumais · il y a
Merci les amies et amis, j'apprécie vos commentaires.
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Valérie Labrune · il y a
J'aime ce texte pudique qui suggère plus qu'il ne dit. Emouvant.
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Ghislaine Lavoie · il y a
Que c'est bien amené! Vous avez le sens de la nouvelle, du drame à étoffer en peu de lignes. Bravo, Danielle!
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Commandant · il y a
Toute la complexité des relations parents-enfants... Un beau texte qui la met très bien en évidence

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