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Le deuxième homme

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Claude Wonder

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- Je te le jure, je vadrouillais dans bois de la Croix quand je l’ai rencontré pour la première fois. !
- Non, sans rire ? Comment ça s’est passé ?
- Je veux bien te raconter, mais si tu te moques de moi, j’arrête tout, tu comprends ?
- Enfin, Fabulous, tu me connais ?! Allez, vas-y, ne me fais pas plus attendre !
- En fait, la première fois, j’ai pas tout compris... C’est quelque temps plus tard que j’ai saisi qu’il s’était passé quelque chose de vraiment... spécial !
- Raconte !
Et, pendant plus de quarante-cinq minutes, Fabulous raconta son histoire avec passion à Henri, son ami santonnier, tantôt en baissant le ton comme pendant une confession, tantôt en usant d’une voix chevrotante, digne des plus grands orateurs d’avant-guerre, allant même jusqu’à mimer certaines scènes pour les rendre plus vivantes. Fabien Lespinasse avait toujours eu ce talent pour raconter les histoires, et transformer une banale main tendue vers une vieille dame qui cherche à traverser une avenue encombrée à une heure de pointe, en une fabuleuse aventure humaine et moralisatrice, dans laquelle un héros beau, jeune et modeste sauverait une charmante grand-mère des dangers mortels fomentés par des ignobles et malodorants individus...
« C’est arrivé par une belle matinée du mois de mai, le genre qui te fait comprendre qu’en Provence, le printemps est décidément la plus belle des saisons. Dans ce haut-pays varois que si peu de gens connaissent vraiment, le calme absolu règne sur les collines émergeant à peine de la brume. Le soleil dépose avec parcimonie ses premiers rayons sur un monde en totale renaissance et en pleine reconnaissance envers lui : Les rouges-gorges masquent les stridulations de quelques criquets matinaux de leurs chants gais et espiègles. Les écureuils sautent inlassablement de branche en branche, avec agilité, ne s’arrêtant que pour s’assoir sur leur petit derrière et déguster une noisette avec avidité. A peine sortie de leur sommeil hivernal, les tortues font la course pour découvrir des restes de fruits, ou bien de jeunes escargots bien tendres à faire glisser dans leur bec.
De toute évidence, malgré une épaisse brume, c’est le printemps.
Moi, profitant de toute cette splendeur ambiante, je me promène sous les chênes et les pins, sans but et sans horaire. Je suis comblé d’être ici, presque frustré de n’avoir personne avec moi pour partager ce sentiment extatique. Seul.
Seul ? Mais non ?! J’entends quelque chose en contrebas. C’est humain. C’est une voix. Quelqu’un qui crie ? Ou plutôt qui implore ? La curiosité l’emporte finalement sur l’appréhension et je me dirige vers la source de cette voix en zigzagant à cause de l’écho, souvent trompeur dans ces collines accidentées. Bien que la brume soit encore très épaisse, la chaleur du soleil commence à traverser le jeune feuillage des arbres environnants, et j’ai vraiment le sentiment que la sueur brouille ma vue.
En entrant dans une clairière, je découvre un spectacle inattendu.
Au centre de la brume, semble suspendue une boule de brume encore plus dense. Intrigué, je m’approche un peu plus. Du moins je sens que mes jambes m’avancent encore. Et il – mais pourquoi « il » ? – est là, posé sur un gros rocher lisse, au milieu de la boule de brume, elle-même au parfait centre de la clairière. Il est vêtu d’une combinaison aux couleurs indéfinissables. Indéfinissables, parce que si j’avais essayé de les définir, j’aurais dit que le vêtement prenait tour à tour les couleurs du vent et de la lumière, et que, je suis le premier à la reconnaître, ça n’a pas vraiment de sens...
Autant que je puisse le voir, il est assis en tailleur, de dos. Dès que je pose le regard sur lui, il arrête ce qui s’apparentait à une psalmodie ou à une incantation. Un léger mouvement de sa tête m’indique qu’il sait parfaitement que je suis là, que je l’observe et, probablement, qu’un tumulte effrayant est sur le point de faire éclater ma poitrine. Je n’attendais pas grand-chose de cette promenade matinale, un peu de quiétude sans doute, et surtout pas qu’un petit être étrange, sorti d’une bulle de brouillard me tienne compagnie au milieu du bois... Et puis quoi ? Il va me parler de la Force maintenant ?
Je ne sais que faire. Pourtant, peu à peu, mes appréhensions s’apaisent, et je ressens même la surprenante envie d’avancer vers ce singulier personnage afin de communiquer avec lui. Comme s’il entendait toutes mes pensées – en était à l’origine ? – l’étrange personnage bouge lentement le bras, déplie ses doigts et me fait signe de venir encore plus près de lui. Même à travers la brume, le soleil a décidément dû me frapper très fort, car, bien que je ne le voie faire aucun mouvement, il pivote lentement sur son rocher, comme sur un coussin d’air, jusqu’à se trouver parfaitement face à moi. Pendant les trois minutes qui ont suivi cette entrée en scène théâtrale, je ne jurerais pas avoir respiré plus de cinq fois !
Au fond de moi, je le sais, le soleil matinal n’y est pour rien : ce que je vois est bien la réalité. Mon esprit cartésien est bien incapable d’inventer un truc pareil...
Nous sommes face à face depuis... je ne sais pas combien de lourdes secondes, et quelques mètres seulement nous séparent – nous unissent ? Je le détaille vraiment. C’est un personnage insolite, sans âge, dont le visage est illuminé par un sourire engageant. Son crâne rasé m’incite probablement à le croire plus vieux qu’il ne l’est en réalité. Ses yeux sombres et rieurs semblent analyser tout ce qu’ils voient à une vitesse hypersonique. Cette improbable combinaison lui donne un aspect extra-terrestre. Mais je sais bien – je crois ? – que ce n’est pas possible, et qu’il est tout comme moi, un être humain fait de chair, de sang et de certitudes... Et aussi de quelques doutes.
J’ai les jambes en coton, les mains moites et la tête en effervescence. Je suis persuadé que jamais cœur humain n’a battu si fort sans exploser immédiatement après. D’autant que je comprends qu’il va s’adresser à moi.
- Bonjour, Fabien. Tes amis t’appellent Fabulous, c’est bien çà ?!
Sa voix est puissante et douce à la fois. Je ne suis même pas étonné qu’il connaisse mon prénom et mon surnom. Et pourquoi pas après tout ? Un peu plus, un peu moins...
- C’est ça... heu...
- Persès
- Persès. Qui es-tu ?
- Je suis un visiteur. Je suis venu en paix et dans le respect de ce que vous êtes et de vos croyances. Sache-le, et dis-le bien autour de toi.
- Que... que je le dise à qui ?
- A tous. Dis bien à ceux qui en ont besoin que je viens d’arriver et que désormais, chacun peut compter sur moi.
- Je peux le faire. Mais pourquoi ?
- Quand tu auras besoin de moi, tu le sauras. Pareil pour eux.
C’est à ce moment qu’il a pointé le doigt vers moi et que j’ai ressenti cette sensation inédite et bienfaisante. Je crois bien qu’à ce moment là, j’ai fermé les yeux, tout en continuant à le voir. Puis – je l’avoue, je ne suis pas complètement certain de la suite – je crois qu’il s’est élevé de quelques centimètres, à peine, et que son corps s’est mis à émettre une légère lumière bleutée. Sans ouvrir la bouche, il m’a expliqué que...
- Mais écoute, Henri, le mieux est encore que tu le rencontres... » souffla Fabien, certain qu’il ne pourrait retranscrire parfaitement ce qu’il avait ressenti.
- C’est un peu flippant ton truc ! Tu ne serais pas en train de me raconter une fable ?
- Je n’ai aucun moyen de te prouver que c’est vraiment arrivé. Il n’empêche que depuis, tout va mieux dans ma vie.
- ...
- Je t’assure. Fais-moi confiance.
- Bon. C’est d’accord, je vais tout faire pour rencontrer ton bonhomme magique.
- Je ne crois pas qu’il y ait de la magie là-dessous. Plutôt la révélation des puissances qui nous habitent. Je suis persuadé que Persès choisit simplement de sortir de sa brume pour se montrer à ceux en qu’il il croit. Et il l’a dit : Il vient en paix.
Henri servit de l’eau de son puits, prit une grande respiration et acquiesça. Un sourire confiant éclairait déjà son visage.
Et c’est ainsi qu’Henri fut le deuxième humain à rencontrer Persès.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Laurence Faubert · il y a
très beau texte...on a envie de continuer à te lire !!!
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Claude Wonder · il y a
Merci Laurence, je vais faire de mon mieux !
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Zouzou · il y a
...on attend la suite , mes voix !
si vous l'aimez , j'ai écrit " Ensuquée " , merci ...

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Cat · il y a
C'est un plaisir de te lire, un vrai voyage qui donne envie de vivre la deuxième rencontre.
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Claude Wonder · il y a
Merci Cat. Bonne année et grosses bises
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Keith Simmonds · il y a
Bien écrit avec beaucoup de suspense ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Claude Wonder · il y a
Non suilement je n'ai pas craint, mais j'ai lu et... j'ai aimé !!! Donc, j'ai voté. Bonne continuation Keith.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Françoise Durand · il y a
Encore un agréable moment passé a te lire . Tu es doué , vraiment , master !!
Et cerise sur le gâteau un de tes personnages se nomme comme mon fils !!!
Continue tu as un talent descriptif énorme !

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Claude Wonder · il y a
Merci. Et j'espère que tout... fa bien pour vous ! (je sais, impossible de rester au top tout le temps !!!!)
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Beadebiot · il y a
Très bon suspens... trop envie de lire une suite ! J aime beaucoup les expressions (couleur de vent...) les descriptions parlent. .. bref c est le début d un roman ça. ..
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Claude Wonder · il y a
Merci beaucoup. Une suite, pourquoi pas...
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Mike Norton · il y a
Génial, tu es vraiment doué
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Claude Wonder · il y a
Merci Mike, c'est très sympa de ta part.
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