Le destin de Martha

il y a
2 min
534
lectures
68
En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Martha n’avait pas l’habitude de recevoir de vrai courrier. Quelque facture parfois, un prospectus égaré malgré l’étiquette « no pub » collée sur sa boîte, jamais de carte postale, la quinquagénaire, qui en paraissait dix de plus, ne connaissait personne pour lui adresser une pensée iodée d’un quelconque bord de mer.
Il lui était arrivé de découvrir, au milieu de son fatras, une lettre parfumée. Les yeux clos, Martha avait humé la longue enveloppe bleue, glissée par erreur à son intention par un facteur distrait. L’espace d’un instant, elle avait rêvé, se souvenant avec émoi de ce cousin facétieux, il y avait si longtemps. Elle se rappelait le baiser dérobé derrière le buisson d’aubépines tandis que les adultes prenaient le thé sous la tonnelle.
Elle avait jeté le courrier bleu dans la boîte de sa destinataire, la voisine du dessus, d’un geste rapide, celui d’une délinquante prise en flagrant délit d’indiscrétion. Elle avait gravi les trois étages la menant à son appartement, trop vaste pour la célibataire qu’elle était, où se frôlaient les ombres de ses parents décédés et son frère mort trop tôt d’un mal incurable. Le cœur battant d’émotion, sa jeunesse la rattrapait, avec son cortège de souvenirs enjolivés et de rêves infinis. Elle avait dressé le bilan de sa vie, le regard embué sur ses mains vides, elle finirait seule une existence emplie de silences, meublée du rire des enfants croisés au parc et de salutations à un voisinage indifférent.
Lorsqu’elle avait ouvert sa boîte cet autre matin, elle avait cru à une nouvelle farce du destin. Un courrier, blanc cassé cette fois, calligraphié sur un papier épais d’une écriture élégante, légèrement inclinée vers la droite. Elle avait perçu le parfum du mystère, vérifié une fois encore son nom écrit à l’encre noire, avant de remonter ses trois étages, d’un pas lent, pour faire durer le plaisir. Installée dans le sofa du salon, elle avait tourné le coupe-papier dans sa main tremblante avant de trancher l’enveloppe d’un coup net, une brèche dans la grisaille de ses habitudes.
Elle avait tardé à commencer la lecture de sa missive, tenaillée par un maelstrom de pressentiments, de bon ou de mauvais augure, elle l’ignorait encore. Elle n’avait pas grand-chose à perdre de sa vie monotone et déplia le papier, il crissait sous ses doigts engourdis.
Respectant la procédure officielle, le notaire avait pris langue avec un généalogiste, elle devenait l’unique légataire du domaine Saint Fargeau appartenant à ce lointain cousin. Il était décédé, laissant, outre une propriété arborée au beau milieu de la France, une ferme gérée par un métayer de confiance…
Martha continuait de lire, les mots dansaient devant ses yeux, elle entamait le second feuillet. Une condition toutefois était apposée à cet héritage, un codicille en caractères gras stipulait que la bénéficiaire devrait assumer la charge d’une fillette, la petite fille de son cousin. Veuf depuis plusieurs années, il venait de trouver la mort dans un accident de chemin de fer, il voyageait avec son fils et sa bru dans le Paris-Berlin qui avait déraillé. Martha avait lu le compte-rendu de l’accident dans le journal, un drame national qui rouvrait les blessures de deux nations déjà éprouvées par les guerres.
Une petite Gabriella, née de cette union, attendait qu’on la libère de l’orphelinat où elle séjournait depuis la catastrophe. Elle venait de souffler ses cinq bougies. Une photo découvrait une enfant ressemblant à son grand-père, même fossette sur la joue droite, sourire espiègle et le regard franc.
Martha saisit son écritoire.
68
68

Un petit mot pour l'auteur ? 61 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Sichler
Jean Sichler · il y a
Comme beaucoup j'attends la suite, laquelle ne correspondra pas à ce que j'imagine!
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
On peut tout imaginer en effet...Merci pour votre passage, Jean !
Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
Une "routine" qui s'achève,et une nouvelle vie pour Martha.
Image de Lililala
Lililala · il y a
Quel plaisir de lire un récit qui se termine comme on l'aime ! Le jackpot pour Martha... Bravo à vous
Image de Jo Kummer
Jo Kummer · il y a
Martha , Jo. et 588 lecteurs ont aimé (Le destin de Martha) bravo à bientôt!
Image de Alberto Trentinher
Alberto Trentinher · il y a
Bravo Chantal, récit bien conçu et écrit + happy end..
Image de Michèle Dross
Michèle Dross · il y a
Et la suite alors, la suite????
Image de Safia Salam
Safia Salam · il y a
J'avais bien peur qu'elle ne continue sa vie comme ça, comme c'est joyeux ! J'aurais aimé connaître la suite.
Image de Jacques F.
Jacques F. · il y a
"La femme est l'avenir de l'homme ", mais les enfants sont l'avenir de l'humanité ! Très belle histoire une fois de plus!
Image de Jacques F.
Jacques F. · il y a
"La femme est l'avenir de l'homme ", mais les enfants sont l'avenir de l'humanité ! Très belle histoire une fois de plus!
Image de Constance Delange
Constance Delange · il y a
bravo

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Inconfort

Eliott Fields

Il pose son postérieur sur le béton dur
Ses pieds sur la troisième marche
Sort son paquet
Tire une cigarette
La porte à ses lèvres
L’allume
La nuit tombe et le vent s’introduit... [+]