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Le désir inassouvi

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Prijgany

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Il est neuf heures ; un lourd sac de randonnée à vos pieds, la taille ceinte d'un couteau de chasse, une machette dans son fourreau, après un mois de préparatifs, d'entraînements, vous vous apprêtez à effectuer une expédition en terrain hostile.

Cette longue marche sera tellement harassante, si pénible pour vos pieds, que vous refusez de l'entreprendre.

Grâce au judicieux fonctionnement de vos transmissions nerveuses, à cette spectaculaire négation que la flemme de vos pieds a su transmettre à votre cerveau, votre dépouille ne fera pas la une du quotidien local, mais sachez-le, un boa constricteur affamé attendait votre passage en pleine brousse.

Immédiatement, vous décidez d'ôter ces immondes brodequins qui compriment sévèrement vos orteils, pour les remplacer par des chaussons extra-confortables offert par votre belle-mère pour votre dernier anniversaire.

Votre homme se trouve dans la cuisine, à huit mètres de vous, mais surtout, à quatre pas du débarras, endroit où les chaussures d'intérieur sont soigneusement rangées sur une épaisse planche de contreplaqué.

Les orteils, terriblement gonflés, vous lancent un appel du pied, c'est le cas de le dire ; impossible de résister à cette tentation suprême d'appeler votre bien aimé : "Jacques, où as-tu mis mes chaussons ?" Une voix à la fois grave, gentille et familière, vous répond : "Mais à leur place, chérie, dans le débarras !" et vous : "Peux-tu me les apporter ?" Jacques aussitôt : "Tu ne peux pas les prendre ? Je termine la vaisselle !" Vous vous attendiez à ce prétexte, alors vous élevez la voix : "Dépêche-toi, mes pieds sont coincés !" A cet instant, vous plissez légèrement le front, soliloquant : "Zut, qu'ai-je dit ?... Mes pieds sont coincés... j'aurais pu trouver autre chose ; enfin, tant pis".
Des pas en provenance du couloir vous incitent à tendre l'oreille ; visualisant la silhouette de Jacques, vous pliez le dos pour introduire l'index et le majeur dans une de vos chaussures, comme si vous vouliez soulager l'écrasement, la compression du cuir sur votre peau fragile.
"Bon sang, c'est du cuir de phoque, ces godillots", vous tempêtez, haut et fort. Justement, cédant à un mouvement d'humeur, vous projetez un patin qui traînait près de vous sur un plancher ciré par ses soins la veille. Il n'a aucune chance : "patatras" ; le voilà les quatre fers en l'air, incapable de bouger. Sans retirer vos doigts de la chaussure, vous demandez craintivement : "Jacques, ça va ?" On vous répond un "oui" difficile, suivi de "aie, ma jambe !" "Quoi, cassée ?" "non, non" avez-vous perçu, mais vous n'êtes pas très sûr quant à cette réponse.

Un léger bruit s'offre maintenant à vous ; "gnurff, gnurff..." vous percevez, et soudain apparaît une tête, la sienne ; le corps suit, ventre à terre ; on dirait un énorme reptile antédiluvien.
"Tiens !" Dit-il ; et il vous propulse les chaussons qu'il tenait dans sa large main, si caressante les soirs où il n'y a pas de match à la télévision. Vous ne lui dites pas "merci !", car vous grimacez de douleur ; votre mari lui aussi, présente un visage tourmenté, infect, mais il vous adresse un gentil petit sourire expressif, comme voulant dire : "On a l'air idiots tous les deux, moi allongé par terre, et toi, le dos courbé, deux doigts dans ta chaussure !"

Vos discrets mouvements de contorsion vous ayant permis de mettre vos chaussons, distraitement vous tournez la tête sur la gauche. Savez-vous ce que vous venez de voir ? Ce hamac ramené du Tonkin en cinquante quatre par oncle Ernest, solidement fixé dans le mur par deux énormes pitons.

Faisant pitié à voir, vous décidez de sauter à cloche-pied tel un cabri bancal, vers ce lit gigotant.
L'ayant atteint, vous vous agrippez à un sac de pommes de terre posé sur une étagère, au-dessus du hamac. Votre conjoint doit surveiller l'ascension, mais vous ne vous en préoccupez pas, et soudain votre poids tombe dans ce lit moelleux ; vous ajustez le corps, les pieds ; le fait d'étirer les bras en arrière provoque un bâillement, et tout doucement vos paupières s'inclinent, tel un clapet étanche que l'on abaisse à l'aide d'un cric.

Cependant, un petit son vous gêne, sorte de crissement, de grincement d'une bestiole peut-être extraterrestre, gémissant par intervalles. Nonchalamment, vous jetez un regard en direction de ces supposés craquements de bois : c'est votre homme qui avance péniblement en direction du hamac. "Qu'est-ce que je fais ? Il veut peut-être prendre ma place !" Vous vous dites. Raisonnée, vous ravalez aussitôt cette supposition, préférant vous taire ; alors vos yeux se ferment définitivement. Seul le léger frottement du pantalon et du pull-over de votre mari rappant le plancher, vient troubler la douce quiétude dans laquelle vous baignez.
Tout à coup, tandis que vous alliez vous endormir, vous imaginez être attaquée par une bête infâme ; un frisson de peur vous incite à écarquiller les yeux... Pas d'alarme, simplement votre corps qui se réchauffe ; véritablement, vous commenciez à claquer des dents ; votre mari a ressenti cette détresse ; il vient de vous envelopper dans une couverture jaune qu'il a trouvée je ne sais où.
Maintenant vous êtes bordée comme un gros bébé tout rose et vous ne vous rendez plus compte de l'espace qui vous entoure, du temps ; vous ronronnez parce que vous vous sentez bien et que quelqu'un veillera sur vous jusqu'à votre réveil.

Vous ne demandez qu'à être bercée, mais votre mari peut-il comprendre cela ?
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Dolotarasse · il y a
Il va s'en remettre le gars Jacques ? Je dirais que l'on comprend ce que l'on veut, homme ou femme, enfin tout dépend pour quoi hein.
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Utilisateur désactivé · il y a
Tout ce qui ne va pas plus loin qu'un désir n'est pas intéressant ;) et ce n'est pas un hamac ; ni des chaussons qui le contrediront ! J'espère bien entendu avoir compris.
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MissFree · il y a
c'est pour la journée de la femme ce texte? :-) très drole!
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Prijgany · il y a
Non, la journée de la ferme Miss ; en fait ça se passe dans une ferme.
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Isabelle Lambin · il y a
Quel couple ! Ils sont très drôles à voir (pauvre Jacques quand même)
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Prijgany · il y a
Oui, le pauvre. Moi à sa place je serai aller me battre contre le boa, pour me donner du courage afin de remuer le hamac après.
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Maë · il y a
Très bien écrit comme d'habitude
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Prijgany · il y a
Merci de ton passage Maë. Peut-être qu'après ils ont joué à "Jacques a dit" ; mais ça c'est un secret non dévoilé. Rire.
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Maë · il y a
Oulalala ça sort l'artillerie lourde des blagues..:D
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Autant de complaisance de la part du mari, c'est là le côté surnaturel de cette histoire.
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Prijgany · il y a
C'est vrai qu'on a tendance à inverser les rôles. J'adore inverser les valeurs. Je suis sûr que le salaire de l'héroïne est supérieur à celui de Jacques, tu crois pas, Patricia ?
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Peut être, c'est peut être la raison des ce rapport dominant / dominé. Ou alors c'est un fantasme.
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De l'Air ! · il y a
Le coup des chaussons, de l'oncle Ernest, du boa constrictor (là j'en rajoute par plaisir), du hamac du Tonkin et des aventures dans le débarras,
c'est mon côté gosse qui prend le dessus, j'en rigole et j'adore ... Mon vote et mon salut à toi Yves, me référant à l'article de Sylvie !

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Prijgany · il y a
Merci vraiment De l'air ; envoyer de l'air ; mais tu es une sorte de soufflet toi ? Rire. Bon, s'il ne manque pas d'air ce texte et bien j'espère qu'il t'a bien fait rigoler, l'air de rien. A bientôt pour d'autres lectures.
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Thoscary · il y a
Il est bien brave ce monsieur!!!
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Prijgany · il y a
Oui, bien brave comme tu dis, Thoscany. Au fait j'adore les cigares Toscani ; presque ton pseudo.
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Sylvie Loy · il y a
Et te revoilà dans toute ta grandeur ! Tu commences ton histoire comme un début d'aventures extraordinaires dans des endroits dangereux et tu nous jettes dans une histoire de pantoufles ! Mais en fait, je sais ce que tu as voulu écrire mais que n'as pas pu écrire parce que tu fonctionnes au "message", à l"allégorie", à la "suggestion" !
Tu es l'homme qui chuchote aux oreilles des femmes ! (rires)
Oui, nous sommes des femmes, des battantes, on mène nos vies de front, on s'assume. On est bien dans nos baskets mais parfois on en a plein les bottes et on aimerait bien redevenir petite. Un bébé cadum avec tout ce que ça suggère: se laisser aller, ne plus organiser, régresser et se laisser bercer.
Je veux une couverture jaune moi aussi. Et me lover dedans en foetus.
J'aime énormément Yves.

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Prijgany · il y a
Merci très chère Sylvie de ce long commentaire. Oui, un texte qui bouscule un peu les à priori. Que l'on rigole, c'est ça aller à l'essentiel. hi ih ih ho ha hu hy ! Tout à fait ton style Sylvie ; en fait je copie dans la mémoire de ton imagination.... rire.
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JPM · il y a
C est ainsi que tout finit en couple ?
Peut-être ...

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Prijgany · il y a
Ma foi Jpm. Je suis sûr que Jacques va s'inscrire à SOS hommes abattus après.
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