Le dernier wagon

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Le quai N°1 connaissait l'affluence des grands départs. La plupart des voyageurs étaient déjà installés à leur place. Mais nombreux étaient ceux qui n'avaient pas de réservation et qui tentaient de trouver un siège libre. Anxieux, ils regardaient depuis le quai à l'intérieur des voitures pour voir s'il y avait encore des places.
« Non Monsieur, pas par là, par ici s'il vous plait, veuillez vous installer dans le dernier wagon, il est spécialement équipé. » Le monsieur fit rouler son fauteuil jusqu'au dernier wagon et monta à bord grâce au dispositif spécialement conçu pour les personnes à mobilité réduite. Il s'installa à l'unique place réservée aux handicapés.
Le wagon était presque plein. Monsieur Bouchu (c'était son nom) remarqua qu'il n'était pas le seul passager « différent » : des manchots, des aveugles, pardon, des non-voyants, des mongoliens de tous âge, pardon, des trisomiques, des enfants agités ou peut-être seulement hyperactifs (ouf ! Ça rassure), des personnes très âgées, l'air perdu, et aussi des gens ordinaires mais prostrés, tristes, somnolents, l'air absent, certains pleurant, d'autres parlant tout seul... voilà quels étaient les passagers de ce dernier wagon.
Monsieur Bouchu constata avec satisfaction que le train partait à l'heure : 8:05h précises. Le voyage devait durer longtemps, mieux valait être ponctuel dès le départ.
Le pays était magnifique. Le traverser allait être un régal : les hautes montagnes allaient succéder à la plaine verdoyante et on allait avoir en vraie grandeur et en temps réel, un aperçu de ce qu'était la géographie de cette région bénie des dieux.
Dès les premières pentes du massif montagneux, le chef de train alerta les passagers des onze premiers wagons : « Notre convoi est plus lourd que prévu et nous risquons d'avoir du mal à gravir les pentes de la montagne qui se dresse devant nous. Cela pourrait entraîner un retard à l'arrivée. Le personnel de la compagnie des chemins de fer vous prie de l'excuser pour ce désagrément ».
« Bonjour Chef, je voulais juste vous dire au nom de tous les passagers que nous ne pouvons accepter le moindre retard sur l'horaire. Faites ce qu'il faut pour rectifier cela. »
L'homme qui venait de s'adresser au chef du train avait été désigné, au terme de conciliabules plus ou moins démocratiques, par les voyageurs des onze premiers wagons pour porter leur parole au chef du train.
« L'unique façon de respecter notre horaire serait de détacher le dernier wagon afin d'alléger notre train. Mais je ne peux prendre cette décision seul. Il me faut un mandat clair et précis. Sachez que cette option enverrait les occupants du wagon de queue à une mort certaine. »
Moins de quarante cinq minutes après cette mise en garde, le représentant des passagers revint vers le chef du train avec le résultat de la consultation : 52 % en faveur de l'abandon du dernier wagon.
Le chef de train en référa au conducteur qui déclara qu'il n'aurait jamais envisagé cette option mais que puisque c'était ce qu'ils voulaient à la majorité, alors il n'y avait pas à discuter. Et il détacha le dernier wagon. La pente étant raide, le dernier wagon ralenti très vite avant de partir en arrière de plus en plus vite. La descente infernale dura près d'un quart d'heure avant que le wagon déraille dans une courbe et soit précipité au fond d'une vallée, huit cent mètres plus bas.
Le convoi désormais composé de onze wagons poursuivait sa route dans un paysage admirable. Les sommets dessinaient un décor de rêve pour le plus grand plaisir des voyageurs.
Il était environ 19 heures quand le chef de train s'adressa aux voyageurs : « Comme vous pouvez le remarquer, notre train peine à gravir ces montagnes magnifiques. La compagnie me demande de vous informer d'un retard probable de plusieurs heures. Merci de votre compréhension. »
« Ecoutez, nous nous sommes réunis à nouveau et nous exigeons que vous preniez une décision pour que nous parvenions à destination dans les délais. Sans quoi, nous porterons plainte contre la compagnie. » Le représentant auto-proclamé des voyageurs ne plaisantait pas en s'adressant au chef du train. Celui-ci en référa au conducteur et il fut décidé de larguer le dernier wagon. Celui-ci était plein de voyageurs un peu bizarres : des couples homosexuels, des drogués, des étrangers curieusement habillés, des jeunes gens mal rasés, mal coiffés, des vieux bien rasés et bien coiffés mais l'air un peu absent, des femmes seules au regard perdu et deux enfants sales voyageant sans bagage. Leur wagon perdit de la vitesse, s'immobilisa quelques secondes avant de dévaler la pente et de s'écraser contre une muraille rocheuse.
Le train reprit une vitesse raisonnable et les voyageurs des dix wagons restants applaudirent à tout rompre. Tout rentrait dans l'ordre. La nuit tombait sur les montagnes, les rayons rasant du soleil transformaient le paysage en tableau idyllique. Que la nature est belle !
Le train gravissait maintenant la partie la plus abrupte du massif. La nuit rendait le voyage plus aventureux. Chaque voyageur frissonnait de plaisir à l'idée de traverser la nuit bien à l'abri de ce train si confortable, si sûr, si chaleureux.
Peu avant minuit, la vitesse diminua sérieusement et le chef du train alerta les passagers : « Nous risquons de ne pas pouvoir atteindre le sommet dans les délais en raison d'une charge trop importante. La compagnie vous présente toutes ses excuses mais il est possible que nous ayons trois heures de retard. »
« Alors là, franchement, il y en a marre ! Débrouillez-vous comme vous voulez, mais il faut que vous respectiez l'horaire. Nous avons payé pour ça. Nos avocats se chargeront d'obtenir réparation si vous ne respectez pas l'horaire ! » Furieux, le passager représentant les voyageurs brandissait une pétition signée par les voyageurs des dix premiers wagons.
« Monsieur, lui répondit le chef du train, la seule solution serait d'abandonner le dernier wagon. »
« Eh bien faites-le ! », hurla le représentant des voyageurs qui n'avait pas réalisé qu'il occupait la place 67 du wagon numéro 10. On n'entendit plus jamais parler de lui. Le train arriva à l'heure.

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