Le dernier mot d'une demoiselle

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Cette nuit ne finit pas. Ma dernière nuit de célibataire. Demain, je me marie. Avec Raphaël. Normal, paraît-il, d’être anxieuse. Moi, je suis plus qu’anxieuse. Je me demande si je ne fais pas la plus grosse bêtise de ma vie.
Raphaël et moi, on se connaît depuis quatre ans. On était étudiants. Il a obtenu son BTS, moi je l’ai raté : mon père venait de mourir d’un infarctus. J’aimais beaucoup mon père mais c’était un sacré manipulateur. Pas du genre à se fâcher ou à m’injurier. Au contraire, il soulignait toujours mes qualités mais, au final, je faisais toujours ce qu’il voulait. Ce BTS commercial, c’est lui qui m’y a poussé. Moi, j’aurais préféré bibliothécaire ou documentaliste. Raphaël a les mêmes ambitions. Raphaël ressemble à mon père.
L’année suivant le décès de mon père, j’ai obtenu mon examen avec brio mais j’avais perdu un an. C’est peut-être ce décalage qui a permis à notre couple de fonctionner, parce qu’avant, j’avais de meilleures notes que lui. Je suis une bûcheuse, surtout dans les secteurs où je suis moins à l’aise. Par exemple, comme je n’étais pas bonne à l’oral, j’ai fait du slam. Raphaël se moque de moi. N’empêche que cela ne m’impressionne plus de prendre la parole en public.
Tout ça, c’est la faute de mes copines qui ont organisé mon EVJF, la semaine dernière. Pour un enterrement, ce fut la grande classe. Ces idiotes avaient loué un bateau pour une virée sur le lac. Si le lac est magnifique en été, en février, on gèle. Et elles auraient dû savoir que j’ai le mal de mer. Oui, même sur une mer d’huile ou sur un lac. J’avais à peine mis le pied sur le bateau que j’ai eu la nausée. On est donc revenues à terre et on a atterri dans un troquet. Elles m’ont abreuvée de gentillesses « Chochotte ! », « Petite nature ! » et le pire « T’aurais dû nous le dire ! »
« Et comment ? C’était une surprise, non ? Si vous aviez été de vraies amies, vous l’auriez su. Mais vous ne vous intéressez pas à ce que je suis vraiment. »
Il y a eu un blanc. On était allées trop loin des deux côtés.
Keyra a cassé la tension.
« Qu’est-ce que tu aurais aimé, Mila ? »
Je n’en savais rien. Juste une journée tranquille entre copines. A ce moment-là, mes yeux sont tombés sur une affiche : une grosse lune ronde annonçait « La Nuit de la lecture».
« C’est quoi, ce truc-là ? »
La médiathèque proposait une soirée sur le modèle de la Nuit des musées. Des contes, des lectures, des auteurs, des animations.
Keyra a repris :
« Ça te dit ? C’est aujourd’hui, à 19h. On se prend un petit café tranquille et on y va. »
A l’intérieur de la médiathèque on nous a briefées. Rez-de-chaussée, les auteurs et les animations ; rayon jeunesse, les contes ; salle de lecture, un spectacle. Un grand panneau pour dessiner des mangas et un autre pour écrire des haïkus.
« C’est quoi, ce truc-là ?» a grommelé Emmeline.
« Des poèmes très courts de trois vers, d’inspiration japonaise, » a répondu le charmant jeune homme (Gwenaël, d’après son badge) qui se tenait à côté.
Emmeline a fait la moue mais Keyra et Justine ont sauté de joie.
Fati et moi, nous nous sommes retrouvées devant les mots croisés.
« Tiens, ça, c’est pour toi » a gloussé Fati « Dernier mot de demoiselle, en trois lettres.
-Aucune idée.
-C’est oui, bien sûr. C’est le dernier mot que tu prononceras avant d’être une femme mariée. »
J’ai ressenti un petit frisson. A ce moment-là, un joyeux groupe a débarqué : des comédiens nous invitaient à rejoindre la salle de spectacle. Ils nous ont demandé de choisir un livre et de lire quelques lignes. Là-dessus, ils ont improvisé un sketch. C’était complètement loufoque.
Pause-café puis contes pour enfants avec un délirant Petit Chaperon Rouge où la grand-mère recevait le loup avec un grand sourire avant de lui tordre le cou et de le servir en civet à sa petite-fille et au chasseur, ce dernier lui réclamant son 06 « au cas où elle aurait la visite d’un ours ».
Des discussions enflammées ont suivi entre les auteurs, les comédiens, les employés de la médiathèque et le public. Nous avons parlé de la prochaine édition et Nayla a réclamé un atelier d’écriture. J’en ai suggéré un de slam. Gwenaël était visiblement intéressé. Nous avons échangé 06 et e-mail. Je pensais que l’an prochain, à la même date, je serais probablement enceinte ou déjà mère de famille.
Finalement, cet EVJF qui avait débuté comme un désastre, ne s’était pas si mal terminé. Quand je l’ai raconté à Raphaël, le lendemain, il était mort de rire. Du moins, dans la première partie. La seconde l’a beaucoup moins amusé. Voilà ce qui cloche. Monsieur était ravi quand je me suis ridiculisée mais il n’a pas aimé que je m’amuse.
Je n’ai pas dormi de la nuit. L’aube commence à poindre. Je me marie ou pas ? Le soleil fera peut-être fondre mes inquiétudes.
J’attrape mon portable. Un texto. Gwenaël. A cette heure-ci ? Non, il me l’a envoyé hier.
« Désolé de prévenir si tard mais demain, à 14h, la médiathèque propose un atelier de slam. Si ça te dit. »
Demain, c’est aujourd’hui. Et à 14h, je suis censée me retrouver devant monsieur le maire.
« Pas de problème. Je serai là. »
J’ai promis, j’y serai. Ce n’est pas aujourd’hui que je prononcerai mon dernier mot de demoiselle. Merci, les filles.
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